Amiante - Vers «un désastre de santé publique»

La mine Jeffrey, à Asbestos, dont la relance, soutenue par Québec, est vivement condamnée par des épidémiologistes du monde entier.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot La mine Jeffrey, à Asbestos, dont la relance, soutenue par Québec, est vivement condamnée par des épidémiologistes du monde entier.

Des épidémiologistes de partout sur la planète unissent leurs voix pour demander le bannissement de l’amiante.


Ce pavé dans la mare vise à faire contrepoids au discours des gouvernements et des industriels qui prétendent que la science ouvre la porte à l’utilisation sécuritaire de l’amiante. « Pour la première fois, les épidémiologistes affirment d’une seule voix que l’amiante ne peut pas être utilisé de façon sécuritaire », dit Colin Soskolne. Le professeur à la School of Public Health de l’Université de l’Alberta a créé, l’an dernier, le comité international qui condamne aujourd’hui sans équivoque le minéral sous toutes ses formes.

Le comité mixte des politiques des sociétés d’épidémiologie (CMP-SE) est un consortium d’associations d’épidémiologistes dont fait partie la Société canadienne d’épidémiologie et de biostatistique, que M. Soskolne a présidée de 2007 à 2011. C’est ce comité qui publiera aujourd’hui un énoncé de position sur l’amiante.


Le document, consulté par Le Devoir, demande que l’extraction, l’utilisation et l’exportation d’amiante sous toutes ses formes soient bannies à l’échelle mondiale. Il exhorte particulièrement les pays exportateurs que sont le Canada, le Brésil, le Kazakhstan et la Russie à agir et à apporter une aide de « transition » aux régions qui pourraient souffrir de la fermeture de mines locales, comme c’est le cas à Asbestos, au Québec, une région dont l’économie souffre de la fermeture de la mine et qui compte sur sa relance.


La décision de Québec de prêter 58 millions pour relancer la mine Jeffrey a vivement déçu les épidémiologistes. « J’espère que notre prise de position va faire réfléchir le premier ministre Jean Charest et l’industrie qui prétendent que l’amiante peut être utilisé de façon sécuritaire », dit Colin Soskolne. « Pour une raison étrange et inexplicable, certains n’écoutent pas la science et soutiennent une position idéologique, ajoute-t-il. Il est faux de prétendre qu’il y a toujours une controverse scientifique au sujet de l’amiante. » Pour lui, la décision de Québec d’appuyer la relance de la mine Jeffrey, dont le minerai sera majoritairement exporté, est « honteuse ». Québec et l’industrie affirment qu’un audit annuel sur l’utilisation sécuritaire dans les usines étrangères protège les travailleurs et les populations.


Le comité international d’épidémiologistes souhaite aussi que soient rendus publics des inventaires précis des bâtiments contenant de l’amiante, en particulier les écoles et les bâtiments fréquentés par des enfants.


Ils défendent aussi le « droit des scientifiques à mener leurs recherches sans être victimes d’intimidation », car il arrive que « l’industrie intente des poursuites contre les scientifiques pour les réduire au silence ».


Un consensus


Les preuves scientifiques sont accablantes : toutes les formes d’amiante, dont le chrysotile, sont susceptibles de causer des cancers, le méso.théliome, l’amiantose et d’autres maladies, souligne le comité mixte. Il ajoute que si on ne freine pas « l’utilisation accrue » de la fibre, nous nous dirigeons tout droit vers « un désastre de santé publique » et des « morts prématurées », et ce, pour des décennies à venir dans les pays en voie de développement où il est exporté, « répétant l’épidémie à laquelle nous assistons aujourd’hui dans les pays développés ».


Selon les épidémiologistes, quand les coûts de santé sont pris en compte, l’amiante entraîne non seulement une « tragédie humaine », mais aussi un « désastre économique ».


Les épidémiologistes accusent les lobbys, comme l’Institut du chrysotile, de véhiculer sous un faux vernis scientifique des arguments « erronés, dangereux et trompeurs ». « C’est en niant les dangers de l’amiante que l’industrie réussit à le commercialiser dans les pays en développement », selon les épidémiologistes.


« À la lumière des preuves scientifiques irréfutables du danger de l’exposition à l’amiante sous toutes ses formes pour la santé humaine, nous sommes très inquiets que des gouvernements mettent imprudemment en péril non seulement leurs propres citoyens en laissant l’exploitation et la commercialisation et l’amiante continuer, mais aussi les citoyens des pays où cet amiante sera utilisé », écrivent-ils.


Neuf des treize associations savantes membres du comité mixte des politiques des sociétés d’épidémiologies signent la déclaration, dont l’American College of Epidemiology, l’International Epidemiological Association et l’International Society for Environnemental Epidemiology.


De plus, leur position a obtenu l’appui de 150 autres signataires, comme l’Association médicale canadienne et la Société canadienne du cancer et de nombreux groupes de défense des victimes de l’amiante à travers le monde. Des groupes indiens, marché en partie visé par l’industrie québécoise de l’amiante, signent également la déclaration.

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