Donner un de ses reins à un proche parent ou à la collectivité ? Le dilemme.

La Dre Marie-Chantal Fortin, néphrologue au sein de l’équipe de transplantation du CHUM Notre-Dame: « Le donneur qui accepte de participer au Registre de donneurs vivants jumelés par échange de bénéficiaires (Registre DVEB) permet ainsi à son proche parent, avec lequel il est incompatible, d’avoir accès au rein d’un autre donneur vivant qui, cette fois, sera compatible. »
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La Dre Marie-Chantal Fortin, néphrologue au sein de l’équipe de transplantation du CHUM Notre-Dame: « Le donneur qui accepte de participer au Registre de donneurs vivants jumelés par échange de bénéficiaires (Registre DVEB) permet ainsi à son proche parent, avec lequel il est incompatible, d’avoir accès au rein d’un autre donneur vivant qui, cette fois, sera compatible. »

La greffe d’un rein provenant d’un donneur vivant est désormais une pratique courante dans le monde. Généralement, la personne souffrant d’insuffisance rénale chronique reçoit l’organe d’un proche parent ou de son conjoint, à condition, bien sûr, qu’il y ait compatibilité immunologique et de groupes sanguins. Jusqu’à tout récemment, une incompatibilité entre un tel donneur et le receveur compromettait toute possibilité de greffe de rein de donneur vivant.

Mais depuis la fin de 2010 au Québec et depuis 2009 ailleurs au Canada, les couples de donneur-receveur incompatibles peuvent participer à un programme : le Registre de donneurs vivants jumelés par échange de bénéficiaires (Registre DVEB) coordonné par la Société canadienne du sang. Grâce à sa base de données informatisées, le registre permet de comparer le profil de tous les couples donneur-receveur enregistrés à l’échelle nationale et d’apparier ceux qui présentent des liens de compatibilité.


Par exemple, le registre pourra trouver que le donneur du couple A est compatible avec le receveur du couple B, et que le donneur du couple B est compatible avec le receveur du couple A. « Le donneur qui accepte de participer au programme d’échange permet ainsi à son proche parent, avec lequel il est incompatible, d’avoir accès au rein d’un autre donneur vivant qui, cette fois, sera compatible », explique la Dre Marie-Chantal Fortin, néphrologue au sein de l’équipe de transplantation du CHUM Notre-Dame.


Toutefois, ce programme n’offre pas les mêmes chances à tous les receveurs. « Généralement, les receveurs du groupe sanguin O sont très défavorisés, car ils ne peuvent accepter que les reins provenant d’un donneur du groupe O. Si, au sein d’un couple donneur-receveur incompatible, le receveur est du groupe O, les chances de trouver un appariement compatible dans le Registre DVEB ne sont que de 15 %, contre 50 % pour les couples dont le receveur est du groupe A, B ou AB », souligne Mme Fortin.


Cette disparité s’explique par le fait que les donneurs du groupe O sont beaucoup moins nombreux à s’inscrire au registre, car en tant que donneurs universels, ils seront compatibles avec leur proche parent, peu importe que ce dernier soit du groupe A, B, AB ou O. Seule une incompatibilité immunologique pourra les rendre incompatibles, c’est-à-dire à moins que le receveur auquel ils sont associés ait développé, à la suite d’une transfusion, d’une grossesse ou d’une greffe antérieure, des anticorps dirigés contre des antigènes qu’ils possèdent.


Afin de remédier à l’insuffisance d’appariements possibles pour les receveurs du groupe O au sein du registre, certains suggèrent d’inviter les paires composées d’un donneur du groupe O et d’un receveur qui n’est pas du groupe O à participer au programme d’échange. « Mais cette invitation soulève des enjeux éthiques parce que ces couples auraient pu constituer un appariement fructueux. Ce ne sont pas des couples incompatibles, où le donneur offre son rein à un inconnu, mais où par ricochet son proche parent reçoit un rein qui lui est compatible », fait remarquer Marie-Chantal Fortin, qui est aussi docteure en bioéthique et qui poursuit un projet de recherche sur ces questions éthiques reliées au recrutement de ces paires donneur-receveur compatibles au Centre de recherche du CHUM.


Dans le cadre de la Conférence annuelle de laSociété canadienne de bioéthique, qui se tient à Montréal du 31 mai au 2 juin, Mme Fortin présentera une conférence sur ce sujet délicat.


« Comment doit-on proposer à ces couples de participer au programme d’échange ? Faut-il s’assurer que le receveur se verra offrir un meilleur rein que celui qu’il aurait reçu de son proche parent, comme le suggère l’Américain Robert Veatch ? », s’interroge la chercheuse. Selon ce bioéthicien de l’Université Georgetown à Washington, il faut s’assurer que le receveur aura accès à un meilleur rein, provenant d’un donneur plus jeune et ayant une plus grande compatibilité que le rein qu’il aurait reçu de son donneur proche parent.


« En théorie, cela est louable, mais en pratique, ces conditions ne sont pas faciles à respecter. Ne serait-ce que parce que les résultats de la transplantation ne sont pas seulement influencés par l’âge du donneur ni même par la compatibilité. Le succès d’une greffe est beaucoup plus complexe que cela », nuance Mme Fortin.


Elle se demande également si la participation à un programme d’échange a « un impact sur la relation entre le donneur et le receveur : peut-elle altérer la gratitude, le sentiment de dette envers le donneur étant donné que le rein provient d’un inconnu ? ». La Dre Fortin s’interroge aussi sur le rôle et la responsabilité des équipes de transplantation, « car, si ce sont elles qui invitent les couples compatibles à participer au programme d’échange, il y aura un risque qu’elles mettent de la pression sur ces couples pour qu’ils acceptent, afin de pouvoir faire un plus grand nombre de transplantations. Elles seraient donc en conflit d’intérêts. Comment s’assurer qu’il n’y ait pas de pression sur ces couples ? », soulève-t-elle.


Mme Fortin pose aussi une importante question de logistique. « Si le couple formé de proches parents est compatible, on pourrait procéder à la greffe rapidement, dans le mois qui suit l’évaluation, alors que si on lui propose de participer à un programme d’échange, le moment de la greffe sera retardé, car on ne parvient à faire des appariements que trois à quatre fois par année. Combien de temps peut-on se permettre d’attendre, surtout quand le receveur n’est pas encore en dialyse ? »


Pour trouver des réponses à ses questionnements, la bioéthicienne Marie-Chantal Fortin sondera les différents acteurs clés de la transplantation rénale au Québec et en Ontario : néphrologues chirurgiens et cliniciens, psychologues, travailleurs sociaux, infirmières et couples de donneur-receveur. Elle espère ainsi dégager « des lignes directrices éthiques ».

 

La survie moyenne d’un greffon


Au Québec, aucune équipe médicale n’a encore proposé à des couples compatibles, dont le donneur est du groupe O et le receveur n’est pas du groupe O, de participer au programme d’échange pancanadien. Chose certaine, « les paires de donneur-receveur incompatibles acceptent la plupart du temps, car c’est offrir une chance à leur proche d’avoir accès à un rein de donneur vivant dont la survie sera nettement supérieure à celle d’un rein de donneur décédé », affirme la Dre Fortin, avant de préciser que la survie moyenne d’un greffon provenant d’un rein cadavérique est de 10 ans, tandis que celle d’un greffon issu d’un donneur vivant est de 15 à 20 ans.


« Même si un donneur vivant est âgé d’une soixantaine d’années, le rein qu’il donnera sera toujours meilleur que celui provenant d’un donneur décédé. Mais seuls des individus en très bonne santé sont acceptés comme donneurs, car il faut s’assurer que le donneur ne sera pas handicapé s’il cède un de ses reins. Des études ont révélé que les personnes qui avaient donné un de leurs reins vivaient plus longtemps que la population générale, probablement parce qu’il s’agissait d’individus en meilleure santé que la population générale », souligne la chercheuse.