De la prison à la prison ?

De 50 à 75 % des 30 000 personnes itinérantes à Montréal sont aux prises avec des problèmes de santé mentale, à différents degrés.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir De 50 à 75 % des 30 000 personnes itinérantes à Montréal sont aux prises avec des problèmes de santé mentale, à différents degrés.

En Nouvelle-France, les personnes souffrant de maladie mentale étaient en général bien intégrées dans les familles et dans la société. C’est après la Conquête que l’on a commencé à les mettre en prison, puis en hôpital psychiatrique, avant que ne survienne le phénomène de la désinstitutionnalisation, avec un bilan controversé dans les années 1960.

C’est ce que racontait la semaine dernière Bernard Vallée, du groupe L’autre Montréal, à l’occasion d’une visite guidée de la métropole du point de vue de la maladie mentale. Cette visite, qui proposait une promenade du côté ouest de l’île, notamment à l’hôpital Douglas, était organisée à l’occasion de la Semaine nationale de la santé mentale.


C’est pour sortir les personnes souffrant de problèmes de san té mentale des prisons, donc, qu’elles ont d’abord, paradoxalement, été transférées au troisième étage de la prison du Pied-du-Courant, de 1839 à 1845, là même où les Patriotes étaient détenus aux paliers inférieurs.


Elles y sont restées jusqu’à ce que soit terminée la construction de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, aujourd’hui Louis-Hippolyte-Lafontaine, puis, complètement à l’ouest de l’île, du Protestant Hospital for the Insane, aujourd’hui l’hôpital Douglas.


Ces deux hôpitaux étaient alors retirés dans la campagne. Bernard Vallée raconte d’ailleurs que la création du Protestant Hospital for the Insane a d’abord suscité un tollé parmi les fermiers avoisinants.


« Les agriculteurs craignaient que la maladie mentale ne contamine leur bétail ! », lance-t-il. Comme quoi le syndrome du « Pas dans ma cour » n’est pas un symptôme des temps modernes.

 

Les fous crient au secours


On le sait, ces deux hôpitaux sont progressivement devenus de véritables petites villes. Au milieu des années 1960, alors que s’amorçait le processus de désinstitutionnalisation qui a mené à la situation actuelle, l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu comptait au moins 6000 résidents permanents et l’hôpital Douglas en dénombrait 2000.


C’est à la suite de la publication de l’ouvrage Les fous crient au secours, de Jean-Charles Pagé, lui-même ancien résident de Saint-Jean-de-Dieu, que s’enclenche la désinstitutionnalisation.


Prévu initialement pour favoriser une meilleure intégration dans la société, notamment par l’entremise d’appartements supervisés et de ressources alternatives, le virage connaît rapidement des dérapages. On dénonce, entre autres choses, le fait que la désinstitutionnalisation repose largement sur les épaules de groupes communautaires qui ne disposent pas de budgets suffisants pour répondre à la demande.


À la fin des années 1990, la psychiatre Herta A. Guttman cosigne un rapport évaluant 35 ans de désinstitutionnalisation pour le Comité de la santé mentale du Québec.


Le rapport met en lumière les faillites du nouveau système : itinérance accrue, criminalisation des personnes souffrant de problèmes de santé mentale, syndrome des portes tournantes, c’est-à-dire des réadmissions con tinuelles, etc.


Aujourd’hui retraitée, Herta A. Guttman croit toujours que la désinstitutionnalisation massive est un échec.


Au cours de la dernière année, deux itinérants souffrant de problèmes de santé mentale ont été tués dans les rues montréalaises par des policiers. On sait aussi que de 50 à 75 % des 30 000 personnes itinérantes à Montréal sont aux prises avec de tels problèmes, à différents degrés.


Or, dans une lettre envoyée l’an dernier au quotidien The Gazette, la Dre Guttman rappelait avoir déjà demandé, alors qu’elle dirigeait l’Allan Memorial Institute de l’hôpital Royal-Victoria, que les policiers suivent une formation semblable à celle des infirmières pour apprendre à neutraliser les personnes souffrant de problèmes de santé mentale. « Ils ne m’ont jamais répondu », dit-elle. La Dre Guttman ne croit toujours pas à la désinstitutionnalisation.


« Il y a des gens avec des problèmes de santé mentale qui se nourrissent mal, qui sont mal logés. Leur maladie fait en sorte qu’ils ont de la difficulté à prendre soin d’eux-mêmes et ils auraient besoin de plus de suivi que ce qu’on peut leur offrir dans la communauté », dit-elle.


La Dre Guttman ne croit pas cependant qu’il soit possible de revenir en arrière. « Parce que nous vivons dans une société de droit et qu’il y a des principes de droits et de libertés qui sous-tendent la désinstitutionnalisation », dit-elle.


Reste que l’argent qui servait autrefois aux patients internés dans les hôpitaux psychiatriques n’a pas été dévié, comme il le devait, vers la communauté qui les accueille désormais. « Les sous devaient être déviés, et ça n’a pas été fait », déplore la Dre Gutman.


Pour Bernard Vallée, le fait de laisser les personnes souffrant de problèmes de santé mentale dans la rue et sous contrôle policier, par exemple avec les contraventions, nous ramène, par une sorte de cycle infernal, carrément au temps, pas si lointain finalement, où on les mettait directement en prison.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 15 mai 2012 03 h 26

    A force de...

    A force de pousser sous le tapis ce qu'elle considère comme indésirable pour son image, toute société finit que par se prendre honteusement les pieds dans le pli qui peu à peu, ne témoigne que de son errance à une trop facile procrastination ...

  • Cyrille-Daniel Janelle-Turcotte - Inscrit 15 mai 2012 06 h 41

    Quand est-ce ...

    Qu'une société digne de ce nom, s'occuppera de ses enfants plus fragiles, dont elle est responsable ? L'organisme para-militaire qui est le "service" de police est le plus mal formé pour établir une relation saine avec nos citoyens/nes vivant avec une problématique se santé mentale... qui est souvent en relation directe avec le comment cette société a été établie. Nous avons sous les yeux, des policiers en train de violenter nos enfants qui revendiquent une idéologie d'enseignement qui date des années 60 (Rapport Parent), un "service" de police qui a l'aval d'un "gouvernement" en place et qui ne se rend pas compte qu'il est en train de traumatiser ce que nous possédons de plus chère... NOS ENFANTS PORTEURS DES PLUS BEAUX RËVES.

  • André Lacombe-Gosselin - Abonné 15 mai 2012 08 h 18

    Pensez-vous vraiment être écoutés ?

    Ce gouvernement du PLQ n'est pas capable d'écouter les plus démunis de la société... dont les itinérants et les malades mentaux; son oreille n'est ouverte qu'aux riches, aux "collusionneux" et aux donateurs du parti sans oublier les anglophiles assimilateurs...

  • Christian Montmarquette - Inscrit 15 mai 2012 09 h 09

    Assez du néolibéralisme

    La maladie mentale un autre gros problème de notre société moderne. Pas de matraque, mais les coups fait par le manque d'aide pour ses personnes laissé à eux même par notre gouvernement fait aussi mal qu'un bâton.

    Plus rien ne va sous ce règne néolibéral. Nous devons nous mobiliser afin de mettre fin à cette politique qui engendre la répression et surtout une rapide régression de nos acquis si durement gagnés.

    Viviane Salette

  • France Marcotte - Abonnée 15 mai 2012 09 h 12

    Comme en Nouvelle-France alors

    "En Nouvelle-France, les personnes souffrant de maladie mentale étaient en général bien intégrées dans les familles et dans la société. C’est après la Conquête que l’on a commencé à les mettre en prison..."

    La documentation sur le sujet est peut-être rare mais il serait bien intéressant de savoir comment, en Nouvelle-France, les fous faisaient naturellement partie de leur famille et de leur société.

    • Bernard Terreault - Abonné 15 mai 2012 10 h 36

      A cette époque, et encore aujoud'hui dans bien des pays dits sous-développés, c'était à la famille de s'en occuper, comme des vieillards, des malades et des enfants. Et s'ils n'ont pas de famille ou si la famille est trop démunie, tant pis. A part l'aide, peut-être, de quelques saintes personnnes comme Vincent de Paul ou Mère Thérésa. De toute manière, il n'existait à l'époque aucun traitement. Même aujourd'hui bien des cas résistent à tout traitement