Mammographies erronées - Les leçons d'un drame évitable

Plus de 60 000 femmes subissent une première mammographie à vie chaque année.<br />
Photo: Agence Reuters Plus de 60 000 femmes subissent une première mammographie à vie chaque année.

Elles s'appellent Louise Barrette, Louise Lebrun, Louise Moreau ou Sylvie Marotte. En rémission ou irrémédiablement atteintes d'un cancer du sein, elles ont raconté dans les médias le drame dans lequel une erreur de diagnostic les a plongées. Elles sont d'une triste cohorte de 109 victimes, dont 96 d'un même médecin, révélait cette semaine le Collège des médecins au terme d'une vaste enquête. Cent neuf cancers du sein passés sous silence et qui auraient pu être traités plus rapidement.

Au lendemain du dévoilement de l'enquête du Collège des médecins sur les mammographies erronées cette semaine, la radiologue Julie David ressentait une certaine anxiété. Comment allaient réagir les patientes qui se présenteraient à son bureau ce matin-là? Auraient-elles perdu confiance en cette mammographie qu'elles viennent subir, un test diagnostique certes imparfait, mais qui sauve bel et bien des vies?

«Elles m'ont plutôt dit de continuer mon bon travail», soupire-t-elle, soulagée, au bout du fil. Elle raconte que, chaque fois que la fameuse «mammo» fait les manchettes, il lui faut défendre cet examen auquel elle croit profondément. «Chaque fois qu'il y a une controverse, ça donne une excuse de plus aux femmes réticentes pour ne pas participer au programme de dépistage», déplore-t-elle. Malgré ses imperfections et ses zones d'incertitude, «c'est le seul examen qui a fait ses preuves!»: si le taux de mortalité par cancer du sein a diminué de 35 % depuis 1986, le dépistage précoce y est pour quelque chose.

Les mammographies sont des images complexes à analyser. Pour s'y attaquer, la Dre David fait le silence autour d'elle, ferme les portes et la sonnerie du téléphone. Peut-on s'y fier? Tout à fait, répond-elle d'une voix assurée. Est-ce infaillible? Non. Il y aura toujours des erreurs, rappelait cette semaine le secrétaire du Collège des médecins, le Dr Yves Robert.

«Même s'il a ses limites, c'est le seul examen qu'on a», dit la Dre David. Sur 1000 de ses patientes qui passent une mammographie, elle doit en rappeler 100 pour des examens complémentaires. Une quinzaine devront subir une biopsie. Mais seulement de trois à cinq d'entre elles se verront diagnostiquer un cancer. «En soi, oui, c'est un défi pour le médecin. Oui, c'est complexe. Mais on les trouve, les cancers!», lance-t-elle.

De ces 1000 patientes, l'une risque de passer entre les mailles du filet diagnostique, selon les différentes études internationales qui se sont penchées sur la fiabilité des mammographies. En plus des 60 000 femmes qui subissent une première mammographie à vie chaque année, plus de 250 000 autres se soumettent à un examen de suivi. C'est près de 70 % des femmes visées par le programme de dépistage qui y participent, selon les données compilées par l'Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ). Moins d'une patiente sur 1000 reçoit un diagnostic de cancer du sein dans les deux ans suivant un dépistage négatif. Ce qui fait dire aux médecins qu'on peut se fier à son résultat.

Quand on sait que 96 cancers ont échappé au Dr Raymond Bergeron en deux ans, on comprend l'ampleur du drame. Toutes ont été traitées au fur et à mesure que les enquêteurs du Collège des médecins découvraient les erreurs. Les trois cliniques où ce médecin pratiquait — Fabreville, Jean-Talon-Bélanger et Domus medica — ont changé de propriétaire et l'une a carrément fermé ses portes. Le Dr Bergeron a pris sa retraite dans la foulée de l'enquête.

Poursuites au civil


Ces erreurs ont des noms, des visages de femmes. Comme celui de Louise Barrette. En 2005, en 2007 et en 2009, le Dr Bergeron aurait dû voir évoluer un cancer sur ses radiographies. Mais par trois fois la tumeur lui a échappé. Louise Barrette l'a poursuivi pour 309 000 $ après avoir appris d'un autre médecin que son cancer progressait depuis quatre ans.

Le cabinet d'avocats Ménard Martin, qui défendait cette patiente, ne peut pas confirmer l'issue de cette cause. Me Jean-Pierre Ménard avait dénoncé publiquement en 2010 les ratés du programme de dépistage, deux autres cas à l'appui, dont celui d'une femme ayant succombé à un cancer du sein. «Plusieurs dossiers ont été réglés de gré à gré, sous clause de confidentialité», explique au Devoir son collègue Jean-François Leroux. Il confirme que d'autres dossiers semblables occupent le cabinet spécialisé en santé. «Ce n'est pas limité au Dr Bergeron. Il n'y a rien de rassurant là-dedans», dit-il, tout de même sécurisé par les recommandations du Collège des médecins. Il croit que, si elles sont effectivement implantées, ces mesures pourraient éviter qu'un drame se reproduise.

Me Leroux écarte pour le moment la possibilité d'un recours collectif, car chaque cas est trop distinct pour que tous les dossiers puissent être présentés simultanément. Il voit aussi mal comment le ministère de la Santé pourrait dédommager directement les patientes lésées par la mauvaise pratique du médecin, car chacune a vécu des conséquences très variables.

Vigilance accrue

Selon une patiente citée par La Presse en novembre 2010, c'est une plainte qui a enclenché la plus vaste opération de relecture de mammographies jamais entreprise. Louise Moreau s'était fait dire à deux reprises de «dormir sur ses deux oreilles» par le Dr Bergeron. Aux prises avec un sérieux doute — elle pouvait palper plusieurs masses au sein droit —, elle a consulté un autre radiologiste. Le verdict est tombé: cancer du sein à un stade avancé.

En plus de cette plainte, le Collège des médecins a eu la puce à l'oreille à cause des taux de détection de cancer anormalement bas du médecin. Il a ensuite échoué à un examen lors d'une inspection professionnelle. Âgé de 77 ans, il a pris sa retraite immédiatement. Le président du Collège des médecins, le Dr Charles Bernard, explique que, sans faire preuve d'âgisme, il faut entourer plus étroitement les médecins âgés, comme le mentionnait cette semaine le président de l'Association des radiologistes du Québec, le Dr Frédéric Desjardins, qui croit que l'isolement professionnel doit être brisé dans leur cas.

Le Collège des médecins a, depuis cinq ans, instauré l'inspection systématique des médecins qui oeuvrent en solo, ainsi que de ceux qui ont accumulé plus de 35 ans de pratique. Depuis un an, les médecins de plus de 70 ans sont également évalués. «C'est un questionnaire qui donne un signal d'alarme. On attend de voir les résultats de cette initiative pour voir s'il faudra aller encore plus loin», explique le Dr Bernard, qui compare cela au retrait du permis de conduire quand les capacités physiques et cognitives le commandent, pour la protection du public.

***

Un programme fiable

Selon les radiologistes, le programme québécois de dépistage du cancer du sein est particulièrement fiable. Les autres enquêtes menées par le Collège des médecins sont effectivement rassurantes.

En 2006, 10 000 mammographies effectuées à la Clinique de radiologie de Saint-Eustache ont dû être relues. Au final, il s'est avéré que la qualité était au rendez-vous.

Dans la foulée de l'enquête sur le Dr Bergeron, le Collège des médecins a également révisé près de 5000 dossiers supplémentaires dans les cliniques où il oeuvrait. Cette deuxième partie de l'investigation concernait plusieurs médecins. Il s'est avéré qu'aucun d'entre eux ne présentait une pratique déviante, même si quelques cancers supplémentaires ont été découverts lors de la révision.
3 commentaires
  • Daniel Poirier - Inscrit 2 avril 2012 11 h 27

    Comment savoir si ...

    Non, il n’y a pas encore de test que vous pourriez administrer à votre médecin pour évaluer son niveau de compétence, mais rassurez-vous le Collège des médecins veille au grain. Jusqu’à preuve du contraire, un médecin est réputé compétent tant et aussi longtemps qu’il détient le permis d’exercice que lui a émis le Collège.
    La triste affaire du radiologiste qui a raté 109 diagnostics de cancer du sein soulève l’indignation et provoque la colère.
    Au Collège on affirme que les médecins sont généralement tous compétents dans leurs champs d’expertise et conséquemment qu’ils se valent les uns les autres.
    Vous le savez et je le sais, c’est faux. Les médecins ne sont pas tous également doués et, parmi ces travailleurs, ils s’en trouvent de bons, de très bons et d’excellents, mais aussi de moins bons et de mauvais. Ce que l’on espère, c’est qu’il y en ait peu dans ces deux dernières catégories et que les médecins à problèmes soient rapidement mis hors circuit jusqu’à ce qu’ils retrouvent un niveau acceptable de compétence, si tant est que cela soit possible.
    Comment s’y prend le Collège pour procéder à l’évaluation qualitative de la pratique des médecins âgés surtout lorsqu’ils exercent à l’abri du regard de leurs pairs? De l’avis même du syndicat des radiologistes, l’isolement professionnel constitue une zone de vulnérabilité de la pratique professionnelle et ce n’est certainement pas la seule.
    Le collège inspecterait systématiquement les médecins qui oeuvrent en solo et il procéderait à l’évaluation des médecins de plus de 35 ans de pratique et de plus de 70 ans par l’administration d’un questionnaire qui donnerait un signal d’alarme. La société civile devrait immédiatement s’inspirer de cette approche novatrice pour tester les conducteurs de véhicule, les professeurs, les avocats, les ingénieurs et les politiciens âgés.
    Le discours lénifiant du Collège d

  • Daniel Poirier - Inscrit 2 avril 2012 11 h 39

    Comment ça pas de déviance dans les 5000 autres dossiers ?

    Comment affirmer qu'il n'y a pas de pratique déviante dans les 5000 dossiers supplémentaires alors que le taux attendu de faux négatifs est de 1par 1000 en relecture, que le taux obervé chez médecin fautif est de près de 6 par 1000 et qu'il avoisine les 3 par 1000 dans le cas des dossiers supplémentaires ? J'en perds mes mathématiques! Quel est le dépassement «tolérable» de cette norme avant que le Collège ose parler d'une pratique déviante?
    Daniel Poirier

  • Daniel Poirier - Inscrit 2 avril 2012 13 h 00

    Comment savoir si ... suite et fin ?

    Le discours lénifiant du Collège des médecins et ses timides interventions n’ont aucune commune mesure avec l’ampleur des dégâts que peut causer un seul médecin incompétent. Beaucoup trop peu d’investigations stratégiques efficaces sont menées par le Collège des médecins pour que cet organisme puisse sérieusement se targuer de protéger la population du Québec des pratiques dangereuses des médecins incompétents.
    Vous ne croyez surement pas que parmi les 16 000 médecins qui exercent quotidiennement au Québec, il n’y aurait qu’un seul médecin incompétent. La question qui littéralement tue : qui sont les autres? Deschamps avait bien raison : « Vaut mieux être riche et en santé que pauvre et malade ».
    Mais dans le fond que pouvait-on faire contre un tireur fou? Il était seul et il était fou.
    Daniel Poirier