Procréation assistée - «Nos objectifs sont atteints»

De 25,6 % en 2009, le taux de grossesses multiples est tombé à 3,6 % dans les trois premiers mois du programme. Au premier anniversaire, il était de 5 %. Il oscille maintenant autour de 7,6 %. <br />
Photo: Agence Reuters De 25,6 % en 2009, le taux de grossesses multiples est tombé à 3,6 % dans les trois premiers mois du programme. Au premier anniversaire, il était de 5 %. Il oscille maintenant autour de 7,6 %.

Baisse impressionnante des grossesses multiples sans trop amputer les chances de concevoir: le modèle québécois en matière de procréation assistée est en voie de devenir l'exemple à suivre dans le monde. Mais les médecins attribuent ce succès à leurs efforts soutenus, et non pas à une loi qui fait la fierté du ministre de la Santé Yves Bolduc depuis son entrée en vigueur, en août 2010. Le Devoir a obtenu le bilan détaillé du programme de gratuité qui doit privilégier l'implantation d'embryons uniques.

De 25,6 % en 2009, le taux de grossesses multiples est tombé à 3,6 % dans les trois premiers mois du programme. Au premier anniversaire, il était de 5 %. Il oscille maintenant autour de 7,6 %. Ce sont là les «vrais chiffres», dit le Dr François Bissonnette, responsable du Registre canadien des activités de fécondation in vitro, qui surveille étroitement les résultats du programme. Il les présentera à ses collègues pour la première fois à la fin du mois, mais il a accepté de les partager avec Le Devoir.

«Nos objectifs sont atteints, c'est extraordinaire, ce qui a été accompli», dit le Dr François Bissonnette.

Ces fleurs ne s'adressent pas au ministère de la Santé. «La loi nous permet de faire bien pire que ce qu'on faisait avant», affirme celui qui pratique à la clinique OVO et au CHUM. «Si on avait respecté la loi, on aurait continué à transférer plusieurs embryons», confirme le directeur de la clinique de procréation assistée du CHUM, le Dr Jacques Kadoch. La gratuité a tout de même donné l'impulsion qui manquait pour mettre le programme sur la bonne voie.

La loi permet en effet le transfert de deux embryons, les fameux bébés-éprouvettes, avant 35 ans et de trois ensuite, bien que l'«embryon unique» doive être privilégié. Se sentant une obligation morale de résultat après avoir milité si longtemps pour un programme public, les médecins affirment avoir pris «un engagement moral» et fourni les efforts nécessaires pour démontrer qu'ils pouvaient remporter leur pari. «On avait une obligation de résultat après avoir dit que la gratuité combattrait les grossesses multiples. On s'est donc imposé des critères stricts», explique le Dr Bissonnette. Les médecins doivent tout faire pour éviter les grossesses multiples.

Les Drs Kadoch et Bissonnette cosignent dans Reproductive BioMedecine Online, avec des collègues issus de presque toutes les cliniques de fertilité privées et publiques de la province, un article scientifique dans lequel ils soulignent que si une seule clinique décidait de continuer à transférer sans justification de multiples embryons, les objectifs de réduction des grossesses multiples voleraient en éclats.

Mais ils voient d'un bon oeil cette souplesse législative. «C'est une loi intelligente, croit le Dr Kadoch. Elle comporte une certaine [élasticité], mais l'engagement des médecins est là, et ils peuvent prendre la meilleure décision pour chaque patiente.»

Le taux d'infertilité est en hausse croissante au pays, soulignait récemment une étude de Statistique Canada. Les centres de fertilité ne sont pas près de manquer de clients. En 2011, on y a complété près de 4900 cycles de FIV. À 7100 $ chacun — un montant revu à la baisse en décembre — c'est une dépense de presque 35 millions pour le trésor public.

Moins de bébés, mais en meilleure santé

Le prix à payer pour éviter les grossesses multiples et à risque: le taux de succès de la FIV a chuté, passant de 43 à 29 % entre 2009 et 2011. Deux femmes sur trois, environ, verront donc leurs espoirs déçus. Les médecins prétendent pouvoir leur accorder une nouvelle chance grâce aux embryons congelés. «On pense qu'on peut ramener le taux de succès à 70 %», dit le Dr Kadoch. Comment? À chaque cycle de FIV, on peut créer plusieurs embryons et n'en implanter qu'un seul dans l'utérus de la patiente. Lorsque que la tentative échoue, il est possible d'utiliser les embryons congelés.

Les résultats sont inégaux d'une clinique à l'autre. Toutes ne sont pas aussi strictes sur la politique de l'embryon unique.

Sans montrer qui que ce soit du doigt, le Dr Bissonnette souligne que le taux de grossesses multiples a dépassé les 10 % dans certaines cliniques, alors qu'il est inférieur au taux naturel dans d'autres. Un comité d'amélioration de la pratique au sein de la Société canadienne de fertilité et d'andrologie assure le suivi des cliniques qui ont à s'ajuster après cette première année. Le Dr Bissonnette souhaite que le taux de grossesses multiples se stabilise autour de 5 %.

On parle beaucoup de la politique de l'embryon unique, mais dans la première année du programme, un seul embryon a été implanté dans 50 % des cas seulement. C'est surtout chez les femmes de plus de 35 ans que le transfert de deux ou trois embryons peut s'avérer nécessaire pour espérer une grossesse. On a implanté plus d'un embryon chez 92 % des femmes de plus de 40 ans.

Toutes ces données viennent de la Société québécoise de fertilité et d'andrologie. Le ministère de la Santé n'a pu fournir au Devoir que le nombre de cycles et de grossesses multiples comptabilisés depuis août 2010. Le Dr Bissonnette est catégorique: le registre promis par Québec au lancement du programme est incomplet et ne permet pas d'obtenir des statistiques fiables.

Un programme rentable?

Le ministre de la Santé Yves Bolduc saisit toutes les occasions de souligner qu'à terme, le programme devrait s'autofinancer grâce aux économies réalisées dans les unités de néonatalogie, où se retrouvent de nombreux bébés issus de grossesses multiples après une FIV.

À l'hôpital Sainte-Justine et au CUSM, on observe certes une certaine réduction des admissions dans les unités qui s'occupent des bébés prématurés, mais aucun des deux centres spécialisés n'a souhaité accorder d'entrevue au Devoir à ce sujet. À Sainte-Justine, on parle d'une baisse «instable et faible», sans vouloir établir de lien avec la gratuité de la FIV. Au CUSM, qui comprend les unités de l'hôpital Royal-Victoria et de l'Hôpital de Montréal pour enfants, on confirme une certaine baisse d'achalandage, sans pouvoir la chiffrer, mais on ajoute qu'une évaluation sérieuse est en cours.

«S'il y a une diminution à cause de la FIV, on ne l'a pas vue!», dit pour sa part la porte-parole du Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ), Pascale St-Pierre. La capitale compte une seule clinique de fertilité. L'unité de néonatalogie est bondée, aujourd'hui comme avant la gratuité, surtout avec le mini-baby boom que connaît le Québec.

En 2009, la FIV a mené à 177 grossesses multiples. En 2011, après la gratuité, 104. En supposant que toutes ces grossesses seront menées à terme, c'est environ 73 couples de jumeaux potentiels de moins. De ce nombre, une minorité pourraient avoir eu besoin des soins hyperspécialisés — et coûteux — d'une unité de néonatalogie. Selon le Dr Kadoch, 70 % des jumeaux naissent sans complications. Les médecins comptent également relever des données sur la santé des bébés nés de la FIV dans l'avenir. Il est trop tôt pour le faire, puisque plusieurs femmes sont actuellement enceintes des suites des traitements.

Reste une zone d'ombre: autant de couples ont recours à l'insémination artificielle avec stimulation ovarienne qu'à la FIV. Cette technique peut aussi mener à des grossesses multiples. Noir total: personne ne compile ces données. Combien de femmes y ont eu recours? Combien ont eu des jumeaux, voire des triplés, ainsi?

Pour augmenter les chances de concevoir, les médecins vont prescrire à la femme des médicaments qui lui permettent de «superovuler». Selon le Dr Kadoch, du CHUM, la gratuité a là aussi diminué les risques de grossesses multiples. «On était plus agressifs, on prenait plus de risques pour augmenter les chances de grossesse chez des patientes qui le demandaient, car elles n'avaient pas les moyens de passer à la FIV ensuite», explique-t-il.

Déception chez les médecins

Le Dr Bissonnette affirme que ses collègues et lui se sont sentis trahis quand, en décembre, le tarif par cycle de FIV consenti aux cliniques privées par Québec a été abaissé de 7100 à 4600 $. «En remerciement de nos efforts pour que le programme soit un succès, on se fait couper. Le message, c'est bravo, vous avez dépassé les attentes, alors voici, en vous remerciant, 35 % de coupures!» Selon le ministre de la Santé Yves Bolduc, la FIV est toujours rentable pour le secteur privé.

Le service en souffrira-t-il? «Nous ne sommes pas prêts à faire de compromis sur la qualité, dit le Dr Bissonnette, mais on nous force presque à le faire. J'ose croire qu'on sauvera le programme.»
10 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 17 mars 2012 07 h 02

    Bien sûr

    Bien sûr, chère journaliste, il ne faut pas attribuer les réussites en Santé, au ministre de la Santé, surtout s'Il est libéral. Il faut s'appliquer à ne lui attribuer que les problèmes...

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 17 mars 2012 08 h 48

    Merci Julie

    Merci Julie Snyder pour avoir fait plier le ministre Bolduc.

    • Valérie Millette - Inscrite 17 mars 2012 21 h 01

      C'est une farce j'espère?

  • Claude Kamps - Inscrit 17 mars 2012 09 h 53

    Bravo, mais...

    Ma question est au sujet des femmes qui veulent avoir un enfant sans un homme dans leur vie. Ces cas pour moi ne sont pas légitimes pour la «in vitro» gratuite.
    Si la nature ne peux faire en sorte qu'un couple soit récompensé par une naissance, ce genre de pratique médicale est un bienfait. Si c'est pour un détournement de la nature et que cet enfant n'aura pas de père de façon voulue je trouve que mon argent de mes taxes ne doit pas servir pour ce projet de vie monoparentale.

    • France Marcotte - Inscrite 17 mars 2012 14 h 02

      Beaucoup de femmes n'ont pas voulu avoir d'enfants sans homme et se sont retrouvées seules quand même...après avoir eu les enfants.

  • France Marcotte - Inscrite 17 mars 2012 09 h 58

    Si tristes embryons du froid

    Il y a quelque chose d'indécent dans toute cette histoire de pourcentages et d'efficacité aseptisée autour d'embryons sortis du corps, enlignés dans les éprouvettes ou les congélateurs, au-dessus du chagrin des couples et des femmes pétries d'angoisse à l'idée de ne pas enfanter.

    "Le taux d'infertilité est en hausse croissante au pays, soulignait récemment une étude de Statistique Canada. Les centres de fertilité ne sont pas près de manquer de clients", dit la journaliste avec une certaine candeur.

    Et pourquoi le taux d'infertilité est-il en hausse? Demain un article nous parlera de facteurs environnementaux qui perturbent la fertilité des humains, mais demain seulement; aujourd'hui on parle de procréation assistée.

    Et parlera-t-on enfin des personnes, le plus souvent des femmes, qui élèvent seules leurs enfants dans la précarité, tout naturellement qu'ils soient venus au monde, et de la situation de détresse qui pousse trop souvent des femmes à avorter?

    Si au moins la naissance assistée par la science assurait à un enfant de ne pas être abandonné, malmené durant sa vie. Mais il n'en est rien. Une fois lancé dans le monde, il peut lui arriver les mêmes choses qu'aux autres, sauf si sa mère est Julie Snyder...peut-être.

  • P. Boutet - Inscrit 17 mars 2012 10 h 58

    Question

    Moi je me pose la question suivante:

    Dans un contexte de procréation assistée pour laquelle on utilise des gamètes dont on tait l'origine (ovule et/ou sperme de donneurs anonymes), comment pourrons-nous nous assurer que des demis frères et soeurs ne donneront pas naissance à des enfants? Des demis frères et soeurs qui tomberaient en amour sans connaître leurs véritables origines.

    Autrefois c'était le clergé qui s'assurait qu'il n'y ait pas de consanguinité en tenant les registres des mariages et des naissances... et encore là avec un léger supplément des cousins pouvaient se marier!

    Mais aujourd'hui qui s'assure qu'il n'y aura pas de consanguinité dans le futur?