Le privé dans le secteur de la santé - Des solutions pour éviter le mur

Des experts québécois proposent une réforme basée sur ce qui marche le mieux ailleurs dans le monde.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des experts québécois proposent une réforme basée sur ce qui marche le mieux ailleurs dans le monde.

Plusieurs avaient sonné l'alarme lors de l'adoption du projet de loi, en 2006, qui allait permettre aux médecins, dans certaines spécialités, d'opérer à la fois au public et au privé. Frais accessoires excessifs, facturation illégale, incitation à fréquenter le privé: les médias, et maintenant la RAMQ, soulignent sans cesse de nouveaux cas qui témoignent de l'imagination entrepreneuriale débordante de professionnels de la santé testant les limites floues de la légalité pour s'enrichir. Désabusés? Ne perdez pas espoir, répondent des chercheurs, puisque la solution pour remettre le système de santé sur les rails... on l'a!

Le diagnostic de Damien Contandriopoulos est dur. En suivant la direction que prend notre système de santé, «je pense qu'on peut faire pire que les États-Unis. En tout cas, on ne fera pas mieux», lance sans hésiter le chercheur de l'Institut de recherche en santé publique de l'Université de Montréal. «C'est une sonnette d'alarme», renchérit sa collègue Astrid Brouselle, assise à ses côtés.

Invités par leurs médecins à traverser la rue entre l'hôpital et la clinique privée pour une opération d'un jour — et à sortir leur chéquier ou même leur carte de crédit —, des patients obtempèrent. D'autres sortent des liasses de billets pour se garantir l'accès à un médecin. D'autres encore paient des frais accessoires excessifs pour des tests diagnostics alors que leur praticien encaisse aussi un chèque de la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) pour ces gestes. Puis, quelques-uns sentent que ça ne tourne pas rond, portent plainte auprès de la RAMQ ou du Collège des médecins, consultent un avocat, comme Me Jean-Pierre Ménard, qui confiait au Devoir cette semaine rencontrer de plus en plus de patients insatisfaits, lésés. Ce qui lui fait dire que, lorsqu'on va au privé, on achète la vitesse, mais certainement pas la qualité des soins.

Cette semaine, la RAMQ a donné raison aux patients à qui la clinique Rockland MD a facturé un «forfait santé». Cette clinique jouit d'une entente avec l'hôpital du Sacré-Coeur, qui lui refile ses patients pour des chirurgies d'un jour. Le tout devrait être gratuit. Rockland MD se défend d'avoir contrevenu à la loi et l'histoire est à suivre.

Les entrepreneurs imaginatifs «essaient de trouver les limites de facturation avant que la RAMQ ne leur tape sur les doigts, ce qu'elle ne fait pas souvent», juge Mme Brousselle, qui est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en évaluation et amélioration du système de santé à l'Université de Sherbrooke.

Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, a fait une rare dénonciation de la situation dans le journal La Presse. «Il y a des médecins qui demandent à leurs patients: "Écoute, si tu veux être opéré dans le public, moi, j'ai une liste d'attente de deux ans; si tu veux être opéré dans le privé, dans ma clinique, je vais t'opérer d'ici deux semaines"», a-t-il aussi dit à l'Assemblée nationale. Il va sans dire qu'il a alimenté le désaccord qui existait déjà entre lui et le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Gaétan Barrette, qui songe même à déposer une plainte contre le ministre devant le Collège des médecins. Le Dr Bolduc et le Dr Amir Khadir, de Québec solidaire, ont répliqué en demandant au Dr Barrette de choisir entre la FMSQ et ses ambitions politiques soupçonnées, auprès de la Coalition avenir Québec de François Legault.

Chercheurs contre lobbys puissants

«Je pense que les gens sont désabusés, car ils ne sont pas conscients qu'on connaît les solutions et qu'on ne les met pas en oeuvre», confie Damien Contandriopoulos en revenant sur ces événements.

Si le bateau avance aussi lentement, c'est que «des groupes de pression très puissants poussent pour privatiser le système. Ce n'est pas la solution», tranche Astrid Brousselle. «Et on sait quoi faire, c'est ça qui est frustrant! renchérit son collègue. Pas parce qu'on est plus malins que les autres, mais parce qu'il y a énormément de recherche qui est faite!»

Ces experts ne vivent pas dans une tour d'ivoire. Ils expérimentent eux-mêmes les écueils du système, lisent tout ce qui se fait comme recherche sur les systèmes de santé, efficients comme moins efficients, des pays développés, et font des analyses. Au cours des dernières semaines, ils ont fait circuler parmi les chercheurs et les médecins une lettre, cosignée par leur collègue André-Pierre Contandriopoulos, dans laquelle ils proposent une réforme du système de santé calquée sur ce qui marche le mieux ailleurs dans le monde, le tout appuyé par la recherche. En quelques jours, ils ont recueilli l'approbation de dizaines d'entre eux. Une chose est inquiétante toutefois: plusieurs médecins les ont contactés pour leur signifier leur accord, mais ajoutaient qu'ils sentaient qu'ils ne pouvaient pas signer, par crainte de déplaire à leur milieu professionnel. Vous pouvez lire cette lettre dans la page Idées du site Web du Devoir.

Que proposent-ils exactement? Qu'on investisse plus d'argent dans le système? Non. On l'a vu cette semaine avec la recherche de leur collègue Éric Tchouaket: le Canada paie extrêmement cher un système de santé aux performances somme toute moyennes. Ils soumettent plutôt dix points pour éviter le mur contre lequel on se précipite à toute vitesse, selon eux.

Le financement

D'abord, disent-ils, il faut un système financé publiquement. «Plus tu es riche, plus tu paies, et ta consommation est indépendante de ta contribution», explique Damien Contandriopoulos. Finie la taxe santé du ministre Raymond Bachand.

«Ensuite, c'est la première ligne, la première ligne et encore la première ligne. Il faut faire en sorte qu'il y ait un lien clair entre la population et une organisation qui fournit la grande majorité des soins et coordonne les autres.» Le tout accessible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

Et la vache sacrée à sacrifier? «Pour que ça marche, ça implique de modifier la façon dont les médecins sont payés», glisse M. Contandriopoulos, parlant du paiement à l'acte.

Il est urgent, selon lui, de renverser le ratio omnipraticiens/spécialistes. Le Dr François-Pierre Gladu le rappelle d'ailleurs depuis longtemps. Pour le président de l'Association des jeunes médecins du Québec, «les faits scientifiques demeurent. Les politiciens ne sont pas au courant, ou alors ils souffrent d'aveuglement volontaire». Lui aussi croit que le Québec se rapproche de plus en plus d'un système à l'américaine. Il déplore le fait que, les médecins de famille étant obligés de travailler à l'hôpital au moins 12 heures par semaine, le système avale finalement la plupart d'entre eux, qui y passent 25 heures ou plus.

«Les hôpitaux sont devenus dépendants de l'apport des médecins de famille à l'hôpital», observe-t-il. Pendant ce temps, 30 % des Québécois se cherchent un médecin de famille, rappelle-t-il, une profession dévalorisée, que trop peu d'étudiants en médecine choisissent, conscients que leur salaire et leurs conditions de travail seront meilleurs s'ils se spécialisent. Comme les chercheurs, il avait averti que l'ouverture au privé dans la loi allait entraîner des abus sans aider à faire fondre les listes d'attente ou améliorer l'accessibilité.

Infirmières, sages-femmes, pharmaciens: ces trois groupes peuvent et doivent faire plus. Pour ça, il faudra leur en laisser la chance, plaident les chercheurs.

«On pense que, malgré ce qu'on nous dit sur les listes d'attente, on pourrait probablement vivre avec moins de ressources à l'hôpital, en priorisant ce qui est important, en faisant plus de prévention et en donnant plus de soins dans la communauté», explique M. Contandriopoulos.

Il presse également de renverser la tendance qui veut qu'on soigne inutilement dans certains cas, ce qui profite davantage aux portefeuilles de lobbys puissants qu'aux patients. Damien Contandriopoulos cite le cas des médicaments contre le cholestérol, donnés en prévention dans bien des cas. «La majorité des gens qui en prennent ne devraient pas en prendre! Ça, ça coûte des millions».

Attention à ceux qui voudraient leur emprunter seulement une ou deux idées. «On ne peut pas utiliser une partie du contenu. Dix points, c'est à la fois beaucoup et pas beaucoup. On ne peut pas choisir un ou deux éléments seulement. On ne peut pas juste changer la rémunération des médecins. Il faut prendre l'ensemble pour que ça marche», avertit Astrid Brouselle.

Des solutions du passé


Les chercheurs observent qu'on préconise exactement le contraire actuellement. Avec la construction de mégahôpitaux, par exemple. Pour eux, le CHUM est une solution appliquée aujourd'hui pour les problèmes d'il y a 20 ans. «Les hôpitaux, c'est comme les autoroutes, illustre M. Contandriopoulos. Tu construis une deuxième autoroute à côté de la première et, au bout d'un certain temps, il y a deux bouchons. Ce n'est pas en construisant plus d'hôpitaux qu'on va avoir moins de listes d'attente. C'est en gérant la façon dont on traite les gens.»

Au lieu de développer une première ligne forte, on encourage la première à se spécialiser, la deuxième à devenir une troisième ligne, et on invente des quatrième et cinquième lignes, déplorent-ils encore. La tendance à la surspécialisation ne répond pas aux besoins de la très grande majorité de la population, qui consulte plus souvent pour l'otite du petit dernier que pour un cancer hyper rare au cerveau. Pourtant, la balance des ressources penche de ce côté, à tort jugent-ils.

Laxisme de l'État qui sévit rarement, brèche dans la loi: ceux qui tirent la couverture du côté du privé précipitent le système de santé contre le mur, tranchent les chercheurs, qui croient que, devant l'exaspération du public, ce ne serait pas un si grand risque politique que d'enfin agir.
12 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 25 février 2012 09 h 28

    les infirmières spécialisées et les médecins étrangers

    Le gros problème à mon avis vient du Collège des Médecins qui empêche l'arrivée de beaucoup de super infirmières (corporatisme) et la venue de médecins de l'étranger.

    Ces gens pourraient remplacer les 25 heures et plus que doivent faire les médecins dans les hôpitaux et avoir ainsi plus de clients au bureau..

    L'autre problème avec lequel on devra composer c'est que les jeunes étudiants en médecine veulent avoir une vie familiale, donc faire moins d'heures pour les autres et plus pour leur famille. Comment les blâmer?

    Tout comme on doit composer avec le fait que beaucoup de médecins sont des femmes, moins disponibles ( enfants, maison..) que nos anciens médecins dont certains travaillent encore au-dela de 65 ans..

  • Claude Kamps - Inscrit 25 février 2012 11 h 01

    Il est impératif de changer sans bouleverser

    La santé est devenu un «art de faire de l'argent» sur le dos du gouvernement donc des patients...

    On donne bien trop de latitude au privé qui ne se gène pas pour manger à deux râteliers , celui direct du patient et celui indirect du gouvernement...
    Le privé ne peut pas aider le public, sauf si il le remplace sans frais supplémentaire et les files d'attente sont aussi longue qu'il y a 13 ans, on leur donne du sirop pour la gorge alors qu'elles ont une pneumonie...
    En plus on ne veut pas reconnaître par des examens simples les formations des autres pays, ou même provinces... L'art médical est pas lier à la nationalité mais aux connaissances de base du corps humain.

    le défi actuel est de comprendre que tout ces changements sont cosmétiques et surtout électoraux..
    L'exemple des salles d'opération de l'institut de cardiologie est frappant, le ministre ajoute des nouvelles salles, mais la moitié des salles sont inopérantes fautes de personnelles de soutiens et infirmiers engagés et formés.
    Quelle est l'industrie qui peut se permettre de doubler sa production par l'achat de nouvelles machines mais doit les laissez à l’arrêt parce qu'il a pas prévu d'engager le personnel formé pour qu'elles produisent...
    Et cela se répète partout dans tout ce qui est «électoraliste» de ce gouvernement...
    Il faut commencé par avoir un bassin de gens de la santé former, infirmières spécialisées, sages femmes etc., assez payée pour les inconvénients du métier et cessez de devoir par désire syndicale obliger les nouveaux à faire 20 ans de nuits avant de pouvoir travailler de jour. Comme dans toute industrie les chiffres de 8h par 4 semaines devraient être en vigueur, excepté pour celle qui ont des enfants en bas âge... L'ancienneté donne droit à un meilleur salaire, mais la profession demande de travailler 24/24 par 3 chiffres...
    Pour les médecins, séparer ceux des hôpitaux et ceux des cliniques externes, etc...

  • AndreF - Abonné 25 février 2012 11 h 51

    Le Gros probleme vient TOUJOURS du Collège des Médecins

    Par pure égoisme, le Collège des Médecins a toujours freiné la progression positive en santé. Soit en freinant la venu de médecins étrangers et de supers infirmieres.
    Tant qu' au privé, d'ou vient ce tabou politique de ne pas vouloir progresser dans ce sens.
    Santé a deux vitesses, on sent fout, si ca peut régler une partie du probleme.

    Pas normal d avoir plus de médecins par habitant et avoir des situations d'attente insupportables.

    C est prioritaire cependant de conserver nos médecins dans le systeme de santé PUBLIQUE tout en les autorisant a travailler dans le privé

    C est pas si sorcier!!!

  • camelot - Inscrit 25 février 2012 12 h 47

    Scandale

    L'a derenier, l'Institut de cardiologie de Montréal a inaugurée avec l'innefable Bolduc, de nouvelles salles d'opérations à des coûts faramineux. Or, moins de la moitié de ces salles, équipées à la fine pointe technologique ne peuvent servir. Pourquoi ? Parce qu'il y a pénurie d'infirmières spécialisées. Charest a coupé dans leur formation, plusieurs d'entre elles ont abandonné vu l'incohérence et les embûches administratives. Charest donne au privé ce qui appartient au public. Il permet que l'on fasse des profits au détriment des malades. On ne peut trouver geste aussi odieux. Il a fait la même chose en congédiant les experts du Ministère des transports avec le résultat que l'on sait. Il faut en finir avec ce gougeat.

  • Françoise Breault - Abonnée 25 février 2012 12 h 48

    Autre solution bien concrète

    Voici quelques extraits de la Revue Relations, dans son numéro juin 2007: Où va notre système de santé, p.19

    "Couper la facture des médicaments: ils constituent l'élément le plus inflationniste du système. [...] et ils absorbent une partie plus élevé du budget de la santé que les médecins et les infirmières.

    En Nouvelle-Zélande la politique des médicaments a réalisé un petit miracle. Avant 1993, leurs dépenses en médicaments atteignait 1,13 milliards de dollars. Après la fondation de l'institut publique Pharmac en 1993, les dépenses en médicaments se sont élevés à 212 millions. "

    On pourrait en faire autant avec la création de Pharma-Québec. Vous ne verrez jamais La Presse faire la promotion de cette solution, car ça irait à l'encontre des intérêts des assurances privées Greai-West, qui appartiennent à Power Corp. de Desmarais.