Le privé dans le secteur de la santé - Des solutions pour éviter le mur

Des experts québécois proposent une réforme basée sur ce qui marche le mieux ailleurs dans le monde.
Photo: - Le Devoir Des experts québécois proposent une réforme basée sur ce qui marche le mieux ailleurs dans le monde.
Le diagnostic de Damien Contandriopoulos est dur. En suivant la direction que prend notre système de santé, «je pense qu'on peut faire pire que les États-Unis. En tout cas, on ne fera pas mieux», lance sans hésiter le chercheur de l'Institut de recherche en santé publique de l'Université de Montréal. «C'est une sonnette d'alarme», renchérit sa collègue Astrid Brouselle, assise à ses côtés.

Invités par leurs médecins à traverser la rue entre l'hôpital et la clinique privée pour une opération d'un jour — et à sortir leur chéquier ou même leur carte de crédit —, des patients obtempèrent. D'autres sortent des liasses de billets pour se garantir l'accès à un médecin. D'autres encore paient des frais accessoires excessifs pour des tests diagnostics alors que leur praticien encaisse aussi un chèque de la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) pour ces gestes. Puis, quelques-uns sentent que ça ne tourne pas rond, portent plainte auprès de la RAMQ ou du Collège des médecins, consultent un avocat, comme Me Jean-Pierre Ménard, qui confiait au Devoir cette semaine rencontrer de plus en plus de patients insatisfaits, lésés. Ce qui lui fait dire que, lorsqu'on va au privé, on achète la vitesse, mais certainement pas la qualité des soins.

Cette semaine, la RAMQ a donné raison aux patients à qui la clinique Rockland MD a facturé un «forfait santé». Cette clinique jouit d'une entente avec l'hôpital du Sacré-Coeur, qui lui refile ses patients pour des chirurgies d'un jour. Le tout devrait être gratuit. Rockland MD se défend d'avoir contrevenu à la loi et l'histoire est à suivre.

Les entrepreneurs imaginatifs «essaient de trouver les limites de facturation avant que la RAMQ ne leur tape sur les doigts, ce qu'elle ne fait pas souvent», juge Mme Brousselle, qui est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en évaluation et amélioration du système de santé à l'Université de Sherbrooke.

Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, a fait une rare dénonciation de la situation dans le journal La Presse. «Il y a des médecins qui demandent à leurs patients: "Écoute, si tu veux être opéré dans le public, moi, j'ai une liste d'attente de deux ans; si tu veux être opéré dans le privé, dans ma clinique, je vais t'opérer d'ici deux semaines"», a-t-il aussi dit à l'Assemblée nationale. Il va sans dire qu'il a alimenté le désaccord qui existait déjà entre lui et le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Gaétan Barrette, qui songe même à déposer une plainte contre le ministre devant le Collège des médecins. Le Dr Bolduc et le Dr Amir Khadir, de Québec solidaire, ont répliqué en demandant au Dr Barrette de choisir entre la FMSQ et ses ambitions politiques soupçonnées, auprès de la Coalition avenir Québec de François Legault.

Chercheurs contre lobbys puissants

«Je pense que les gens sont désabusés, car ils ne sont pas conscients qu'on connaît les solutions et qu'on ne les met pas en oeuvre», confie Damien Contandriopoulos en revenant sur ces événements.

Si le bateau avance aussi lentement, c'est que «des groupes de pression très puissants poussent pour privatiser le système. Ce n'est pas la solution», tranche Astrid Brousselle. «Et on sait quoi faire, c'est ça qui est frustrant! renchérit son collègue. Pas parce qu'on est plus malins que les autres, mais parce qu'il y a énormément de recherche qui est faite!»

Ces experts ne vivent pas dans une tour d'ivoire. Ils expérimentent eux-mêmes les écueils du système, lisent tout ce qui se fait comme recherche sur les systèmes de santé, efficients comme moins efficients, des pays développés, et font des analyses. Au cours des dernières semaines, ils ont fait circuler parmi les chercheurs et les médecins une lettre, cosignée par leur collègue André-Pierre Contandriopoulos, dans laquelle ils proposent une réforme du système de santé calquée sur ce qui marche le mieux ailleurs dans le monde, le tout appuyé par la recherche. En quelques jours, ils ont recueilli l'approbation de dizaines d'entre eux. Une chose est inquiétante toutefois: plusieurs médecins les ont contactés pour leur signifier leur accord, mais ajoutaient qu'ils sentaient qu'ils ne pouvaient pas signer, par crainte de déplaire à leur milieu professionnel. Vous pouvez lire cette lettre dans la page Idées du site Web du Devoir.

Que proposent-ils exactement? Qu'on investisse plus d'argent dans le système? Non. On l'a vu cette semaine avec la recherche de leur collègue Éric Tchouaket: le Canada paie extrêmement cher un système de santé aux performances somme toute moyennes. Ils soumettent plutôt dix points pour éviter le mur contre lequel on se précipite à toute vitesse, selon eux.

Le financement

D'abord, disent-ils, il faut un système financé publiquement. «Plus tu es riche, plus tu paies, et ta consommation est indépendante de ta contribution», explique Damien Contandriopoulos. Finie la taxe santé du ministre Raymond Bachand.

«Ensuite, c'est la première ligne, la première ligne et encore la première ligne. Il faut faire en sorte qu'il y ait un lien clair entre la population et une organisation qui fournit la grande majorité des soins et coordonne les autres.» Le tout accessible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

Et la vache sacrée à sacrifier? «Pour que ça marche, ça implique de modifier la façon dont les médecins sont payés», glisse M. Contandriopoulos, parlant du paiement à l'acte.

Il est urgent, selon lui, de renverser le ratio omnipraticiens/spécialistes. Le Dr François-Pierre Gladu le rappelle d'ailleurs depuis longtemps. Pour le président de l'Association des jeunes médecins du Québec, «les faits scientifiques demeurent. Les politiciens ne sont pas au courant, ou alors ils souffrent d'aveuglement volontaire». Lui aussi croit que le Québec se rapproche de plus en plus d'un système à l'américaine. Il déplore le fait que, les médecins de famille étant obligés de travailler à l'hôpital au moins 12 heures par semaine, le système avale finalement la plupart d'entre eux, qui y passent 25 heures ou plus.

«Les hôpitaux sont devenus dépendants de l'apport des médecins de famille à l'hôpital», observe-t-il. Pendant ce temps, 30 % des Québécois se cherchent un médecin de famille, rappelle-t-il, une profession dévalorisée, que trop peu d'étudiants en médecine choisissent, conscients que leur salaire et leurs conditions de travail seront meilleurs s'ils se spécialisent. Comme les chercheurs, il avait averti que l'ouverture au privé dans la loi allait entraîner des abus sans aider à faire fondre les listes d'attente ou améliorer l'accessibilité.

Infirmières, sages-femmes, pharmaciens: ces trois groupes peuvent et doivent faire plus. Pour ça, il faudra leur en laisser la chance, plaident les chercheurs.

«On pense que, malgré ce qu'on nous dit sur les listes d'attente, on pourrait probablement vivre avec moins de ressources à l'hôpital, en priorisant ce qui est important, en faisant plus de prévention et en donnant plus de soins dans la communauté», explique M. Contandriopoulos.

Il presse également de renverser la tendance qui veut qu'on soigne inutilement dans certains cas, ce qui profite davantage aux portefeuilles de lobbys puissants qu'aux patients. Damien Contandriopoulos cite le cas des médicaments contre le cholestérol, donnés en prévention dans bien des cas. «La majorité des gens qui en prennent ne devraient pas en prendre! Ça, ça coûte des millions».

Attention à ceux qui voudraient leur emprunter seulement une ou deux idées. «On ne peut pas utiliser une partie du contenu. Dix points, c'est à la fois beaucoup et pas beaucoup. On ne peut pas choisir un ou deux éléments seulement. On ne peut pas juste changer la rémunération des médecins. Il faut prendre l'ensemble pour que ça marche», avertit Astrid Brouselle.

Des solutions du passé


Les chercheurs observent qu'on préconise exactement le contraire actuellement. Avec la construction de mégahôpitaux, par exemple. Pour eux, le CHUM est une solution appliquée aujourd'hui pour les problèmes d'il y a 20 ans. «Les hôpitaux, c'est comme les autoroutes, illustre M. Contandriopoulos. Tu construis une deuxième autoroute à côté de la première et, au bout d'un certain temps, il y a deux bouchons. Ce n'est pas en construisant plus d'hôpitaux qu'on va avoir moins de listes d'attente. C'est en gérant la façon dont on traite les gens.»

Au lieu de développer une première ligne forte, on encourage la première à se spécialiser, la deuxième à devenir une troisième ligne, et on invente des quatrième et cinquième lignes, déplorent-ils encore. La tendance à la surspécialisation ne répond pas aux besoins de la très grande majorité de la population, qui consulte plus souvent pour l'otite du petit dernier que pour un cancer hyper rare au cerveau. Pourtant, la balance des ressources penche de ce côté, à tort jugent-ils.

Laxisme de l'État qui sévit rarement, brèche dans la loi: ceux qui tirent la couverture du côté du privé précipitent le système de santé contre le mur, tranchent les chercheurs, qui croient que, devant l'exaspération du public, ce ne serait pas un si grand risque politique que d'enfin agir.

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