Système de santé - Les médecins spécialistes dressent un sombre tableau

«Il est possible d'avoir une vision cohérente de ce que devrait être notre réseau de santé», avance le Dr  Gaétan Barrette.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir «Il est possible d'avoir une vision cohérente de ce que devrait être notre réseau de santé», avance le Dr  Gaétan Barrette.

Québec — La Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) et son président, le Dr Gaétan Barrette, sonnent la charge contre la gestion déficiente du système de santé, égratignant au passage le ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc, et critiquant vertement la lourdeur bureaucratique des agences régionales. Plusieurs des pistes de solution préconisées par la Fédération semblent provenir du plan d'action de la Coalition avenir Québec. À moins que ce ne soit l'inverse.

Diffusée à compter d'aujourd'hui, une édition hors série de 30 pages de la revue de la FMSQ, Le Spécialiste, jette un regard sévère sur le système de santé au Québec sous le titre: «Notre système de santé peut-il s'en sortir?» Dans le mot de la rédaction qui ouvre la revue, le Dr Gaétan Barrette, son conseiller principal, Richard-Pierre Caron, la directrice des communications, Nicole Pelletier, et la responsable de l'édition, Patricia Kéroack, signent un texte virulent dans lequel ils constatent «combien la confusion et la désillusion règnent quand il est question de santé au Québec».

«Depuis 20 ans, le poste budgétaire de la Santé et des Services sociaux est passé de 7 milliards à 30 milliards de dollars. Aujourd'hui, où en sommes-nous? À peu près au même point. En fait, les progrès enregistrés sont maigres, pour ne pas dire "LEAN"», écrivent-ils en faisant une allusion moqueuse à la méthode de gestion — la méthode Toyota — que tente d'implanter Yves Bolduc.

«On a trop souvent l'impression d'être face à un mur en pensant aux nombreux défis et, disons-le, aux obstacles auxquels sont confrontés les centres hospitaliers, les médecins et les autres professionnels de la santé au Québec», jugent les auteurs. Des solutions existent, soutiennent-ils. «Il est possible d'avoir une vision cohérente de ce que devrait être notre réseau de santé», avancent le Dr Barrette et consorts, ce qui fait défaut à l'heure actuelle.

Dans un premier article, la FMSQ dénonce les attentes en chirurgie qui, mis à part les chirurgies de la cataracte, de la hanche et du genou, ne cessent d'augmenter tandis que nombre de chirurgies sont reportées. Quelque 75 000 personnes sont en attente d'une chirurgie dont 20 000 depuis plus de six mois. Y-a-t-il eu changement de cap avec l'arrivée d'Yves Bolduc à la tête du ministère? «Il semblerait que non», estime-t-on. Les agences régionales auraient-elles failli à leurs obligations de résultat? «On pourrait conclure par l'affirmative», écrit-on, en montrant du doigt la «culture bureaucratique qui imprègne toutes les facettes de l'organisation du système public de santé» et que perpétuent les agences. Seize pages du magazine sont consacrées aux agences et autres structures régionales qui se sont succédé depuis le début des années 70 et aux nombreux rapports qui en ont traité: Bhérer, Rochon, Lamarche, Deschênes, Arpin, Clair et Castonguay.

La revue fait «un voyage dans le temps», comme elle le souligne, en rappelant ce que les différents ministres de la Santé ont déclaré au sujet de la régionalisation de la gestion du réseau depuis Thérèse Lavoie-Roux dans les années 80 jusqu'à Yves Bolduc. La FMSQ dénonce le projet de loi 127 «visant à améliorer la gestion du réseau» qu'a fait adopter le ministre en juin dernier, comme elle l'avait fait en commission parlementaire. Déplorant qu'Yves Bolduc ait renoncé à éliminer ou à fusionner les agences, la Fédération croit que cette loi ajoute «une kyrielle de nouvelles obligations de nature essentiellement bureaucratique pour les C.A. des établissements».

«Cacophonie administrative»

La FMSQ rappelle que le comité consultatif mis sur pied en 2009 par le ministre des Finances Raymond Bachand, et composé des économistes Pierre Fortin, Robert Gagné, Luc Godbout et Claude Montmarquette, avait signalé que la double structure de gestion du réseau de la santé — ministère et agences — coûte 600 millions par an. C'est une donnée que François Legault et la CAQ ont reprise quand ils ont proposé l'abolition des agences régionales.

La FMSQ propose un «super virage» pour mettre un terme à «la cacophonie administrative dans laquelle le système baigne». Elle fait valoir que, dans les modèles les plus performants, «les lignes de conduite sont déterminées centralement et que l'exécution et l'imputabilité qui s'y rattachent sont locales». En outre, elle souhaite que «le financement [soit] lié à l'activité et [suive] le patient». Dans son plan d'action, la CAQ dit la même chose, mais en d'autres mots: «Ce financement doit être établi non plus sur une base historique, mais en fonction du volume des soins dispensés aux patients.»

Comme François Legault, que le Dr Barrette a conseillé, selon les informations jamais démenties qui ont circulé, la FMSQ juge qu'il y a suffisamment de médecins omnipraticiens pour que chaque Québécois ait accès à un médecin de famille. Pour la CAQ, il s'agit de les inciter à prendre en charge davantage de patients en équipe au sein des groupes de médecine familiale (GMF). «Il nous semble que les médecins ont l'obligation morale de fournir à la société une quantité raisonnable de services au sortir de leur formation», écrit la FMSQ.

Ce constat ne s'applique pas au médecin spécialiste qui «n'a pas le luxe de la liberté de son horaire. Il doit être prêt à agir à tout moment dès que l'état du patient le nécessite».

La FMSQ préconise une «gestion partagée» où «le médecin occupe une position pleine et entière dans tout l'arbre décisionnel de l'hôpital, et ce, à tous les niveaux jusqu'à la direction générale». Mais il faut lever un «obstacle une fois pour toutes: celui de la rémunération». Les médecins spécialistes réclament une rémunération «compétitive» par rapport à celle de leurs collègues canadiens. Et ça, François Legault n'en a pas parlé.
20 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 24 janvier 2012 06 h 44

    Des sous

    Le docteur Barrette veut des sous. Plus de sous. Point à la ligne. Tout le reste est poudre aux yeux et tactique de négociation.

    Quant à augmenter la charge de travail des médecins généralistes, qui se disent déjà surchargés, c'est une solution idiote. Au lieu de passer quinze minutes en consultation, le patient sera expédié en sept minutes. Et après? Cela ressemble à la hausse de la diplomation dans le réseau scolaire: au lieu de diminuer le nombre d'élèves dans les classes, on augmente de 15 p. cent la note de chacun, et le tour est joué.

    Desrosiers
    Val David

  • Jean-Michel Picard - Inscrit 24 janvier 2012 08 h 08

    Faire peur à en être malade

    Les médecins sont en train de faire peur aux gens pour les rendre malades. En effet : sombre tableau...

  • Jacques Morissette - Inscrit 24 janvier 2012 08 h 08

    Que faire quand il y a des limites aux nombres de plats qu'on peut servir?

    Les plats sont servis, les convives ont tous faim. Mais, il semble que certains convives ont plus faim que d'autres. Le nombre de plats étant pour desservir tout le monde, ça se pourrait que le trop grand appétit des uns fasse que les autres ne puissent pas manger à leur faim.

    Il me semble que l'individualisme et la médecine ne vont pas toujours de pair? Même que le caractère social du monde de la médecine est très important. Je me demande comment on peut concilier cela sans se contredire quelque part.

    Pour ma part, la médecine générale touche globalement le patient, alors que la médecine spécialisée touche plutôt la maladie spécifique du patient. Pour les rémunérations compétitives, plus de sagesse serait de bon aloi.

  • Sylvain Auclair - Abonné 24 janvier 2012 08 h 23

    Le modèle français

    On parle souvent du modèle français mixte, qui serait meilleur et coûterait moins cher. J'ai hâte d'entendre le Dr Barrette dire que ses confrères accepteraient la baisse de revenu nécessaire pour suivre ce modèle... au complet. Par exemple, le revenu brut moyen d'un anesthésiste en France serait d'à peine plus de 100 000€, soit autour de 140 000 - 150 000$.

  • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 24 janvier 2012 08 h 31

    Cacophonie

    Ce cher lobbyiste en chef des médecins spécialistes, Barrette le caqophone, qui vient nous parler de grand virage, bien dans l'air du temps alors que la population vieillissante s'en fait pour ses vieux jours.

    Bien entendu, la solution est miraculeuse, et si personne ne l'a encore adoptée c'est que les employés du système de santé et les fonctionnaires, sont stupides, paresseux, de mauvaise foi ou incapables, comme les politiciens d'ailleurs.

    Heureusement, tout sera réglé lors «les lignes de conduite (seront) déterminées centralement et que l'exécution et l'imputabilité qui s'y rattachent (seront) locales»! Mais du même coup, il faut s'assurer de «partager» le pouvoir décisionnel avec les médecins, à tous les échelons (content de savoir que les médecins ont du temps libre). Au bout du compte, on nous rappelle que tout irait mieux avec une «rémunération compétitive». Ah! la vocation de servir son prochain...

    On ne parle donc pas : des infirmières praticiennes spécialisées, qui font des merveilles en première ligne en Ontario et que nos médecins n'acceptent qu'en échange d'un boni de 60000$ (il faut s'occuper de ces «bonnes femmes», disent-ils); de cesser de rémunérer les médecins à l'acte, comme pour signer un formulaire ou même pour entrer dans une salle d'examen, et donc de faire des médecins des employés, non des travailleurs autonomes ; de faire le choix de continuer à fournir plus de médicaments mais permettre plus aisément aux patients de quitter l'hôpital, notamment les malades chroniques qui sont mal servis par le système actuel ; plus fondamentalement, à mettre des fonds dans tout ce qui ne relève pas du système de santé mais qui contribue à 90% de l'état de santé de la population, i.e. l'environnement, l'éducation, la forme physique, l'alimentation...

    À quand un véritable groupe citoyen préoccupé de la santé de la population, non de celle de son propre portefeuille?

    Alexis Lamy-Théberge