La détresse des durs à cuire

Un des nombreux combats de Wade Belak (à droite), ici contre George Parros, des Ducks d’Anaheim.
Photo: Agence France-Presse (photo) Un des nombreux combats de Wade Belak (à droite), ici contre George Parros, des Ducks d’Anaheim.

Un suicide de plus. Après l'annonce de la mort, tragique — il se serait pendu, selon l'Associated Press — du joueur de hockey Wade Belak, sur toutes les tribunes, une question. Pourquoi? Est-ce que ce sont la violence, la pression, les coups à la tête, tous ces impondérables d'une carrière de bagarreur dans la LNH, qui suscitent une telle détresse?

Et s'ils souffraient, comme des policiers et des soldats, de choc post-traumatique, avance le Dr Alain Brunet, chercheur à l'Institut universitaire en santé mentale Douglas. Pour le spécialiste de la santé mentale des hommes Gilles Tremblay, les hommes forts du hockey, en voulant coller aux stéréotypes extrêmes de la masculinité, mettent en jeu leur équilibre psychologique. Sans compter que les coups à la tête et les commotions cérébrales peuvent considérablement perturber le caractère, tout comme l'abus d'alcool et de drogue.

Entre suicides et abus de substances mortelles, la fin abrupte de Belek n'est pas un cas isolé.

Derek Boogaard. 28 ans. Attaquant des Rangers de New York. En mai, il s'est servi un cocktail mortel d'alcool et de médicaments.

Rick Rypien. 27 ans. Attaquant des Jets de Winnipeg. Dépressif, il s'est suicidé il y a moins d'un mois.

Mais on peut remonter plus loin. John Kordic, par exemple. En 1992, cet autre «goon» meurt d'une surdose de cocaïne. À 27 ans.

Belak en avait 35. Il venait d'accrocher ses patins. Les médias l'adoraient, et radio et télévision avaient retenu ses services.

Mesurant 6 pieds 5 pouces et pesant 220 livres, il n'avait accumulé que 33 points en 15 ans de carrière. Ce n'est pas ce qu'on attendait de lui, les buts.

Ce rôle de bagarreur, il en avait peut-être assez. Peu après l'annonce de sa retraite, il confie au journaliste du Toronto Star: «Je savais que j'allais me battre et j'étais nerveux. Les soirs où tu sais que tu devras te battre, tu es sur les nerfs. Tu ne dors pas la nuit précédente. Mais tu gères la situation ou tu ne la gères pas. Tu ne peux pas vraiment passer par-dessus. Tu y vas et tu fais ta job.»

Jouer à la guerre

«On traite souvent ces joueurs-là de policiers, ceux qui assurent la protection des autres, qui engagent les combats», dit le Dr Alain Brunet, qui ose établir un parallèle avec les «vrais» policiers. «Mon impression, a-t-il confié au Devoir, c'est qu'un certain nombre de ces joueurs souffrent de stress post-traumatique.» Il en est un spécialiste. «Le stress post-traumatique touche les gens qui commettent ou subissent de la violence. Ça peut aussi expliquer des dépressions, des problèmes relationnels, de l'abus d'alcool et de substances, explique-t-il. C'est des jobs de fous. Être payé pour casser la gueule de quelqu'un d'autre, ce n'est pas normal.»

Alain Brunet aime le hockey. La dernière fois qu'il est allé voir un match, c'était à Boston. Les Bruins affrontaient le Canadien. En sortant de l'amphithéâtre, il a été témoin d'un tabassage en règle d'un admirateur du tricolore par un autre des Bruins. Aujourd'hui, il ne «comprend pas pourquoi les problèmes de violence persistent au hockey».

«Quand on a un rôle de protecteur, quand notre job c'est de protéger les petits joueurs et qu'on sait qu'on va être confronté à l'homme fort de l'autre équipe, il y en a qui disent que c'est juste du spectacle, que ça ne dure pas longtemps et que les trois quarts du temps, ils ne se font pas mal. Peut-être qu'il y a un grain de vérité, mais il reste qu'il y a un stress important, on est en danger.» Comme les vétérans, les joueurs peuvent très mal vivre avec les gestes violents qu'ils ont commis, croit le Dr Brunet.

Additionnez les effets psychologiques aux effets physiques réels que les coups et les commotions cérébrales peuvent engendrer, et il n'est pas étonnant de voir des conséquences, ajoute-t-il. «Un cerveau, ce n'est pas fait pour être brassé. Ça change la personnalité, il y a des problèmes neurologiques, cognitifs, ça change le caractère, on voit que les gens sont particulièrement irritables, impatients, parfois agressifs, parfois désinhibés, et curieusement ce sont des symptômes qui recoupent ceux du stress post-traumatique: troubles de mémoire, de concentration, irritabilité, apathie.»

«Quand on demande à quelqu'un d'être une machine ambulante, une machine à foncer, on le met à risque», dit le chercheur en travail social à l'Université Laval Gilles Tremblay. «Un être humain ne peut pas être tout le temps bien là-dedans.» Pour ce spécialiste de la condition masculine, il est temps que la LNH se pose des questions sur la violence sur la glace. «Il faut se défaire l'image du mâle dominant violent. Dans le sport en particulier, c'est cette pression sur la violence, sur la performance, qui est extrêmement forte, qu'il faut, je pense, revoir.»

En entrevue à la radio de Radio-Canada, l'ancien homme fort de la LNH André Roy, confirme. «Le rôle de dur à cuire, c'est sûr que c'est pas facile. [...] Tous les soirs, faut que tu te crinques pour essayer d'être prêt et pour défendre tes coéquipiers. T'es un héros, le monde t'aime, d'autres fois, t'es mis de côté et personne ne te parle. Ta job, c'est que tu te bats, tu fais un chiffre ou t'es mis de côté sur le banc pendant tant de games. Il y a tant de choses, d'émotions, des hauts et des bas. C'est difficile, on est tous des êtres humains, pareil, on a des émotions comme tout le monde, faut gérer ça, c'est pas toujours évident.»

Dans ses recherches, Gilles Tremblay a observé que les hommes les plus susceptibles de faire une dépression sont ceux qui tentent de coller le plus possible aux stéréotypes de la masculinité traditionnelle. «Ils ont toujours l'impression qu'ils n'arrivent pas à atteindre le standard qu'ils se fixent», dit-il. Ce phénomène est particulièrement exacerbé chez les joueurs de hockey et de football. Ajoutez par-dessus tout cela abus de drogue et d'alcool... De plus, au moment de la retraite, les hommes perdent aussi leur principal milieu de socialisation. Surtout quand pendant des années, c'est la vie d'équipe qui a meublé l'univers de ces joueurs, qui se retrouvent, tout à coup, bien seuls.

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