Des soins à visage humain

L’Hôpital de Verdun remporte le titre envié de perle cachée dans le milieu médical.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’Hôpital de Verdun remporte le titre envié de perle cachée dans le milieu médical.

À l'heure où Montréal cherche à décloisonner l'accès aux soins, force est d'admettre que la solution ne viendra pas des deux futurs mégahôpitaux, mais plutôt de la capacité du réseau à prendre le relais des soins de base. Une mutation incarnée entre autres par l'Hôpital de Verdun, véritable ovni dans le paysage montréalais.

On dit de l'Hôpital de Verdun qu'il est petit et vieillissant jusqu'à la désuétude avec ses chambres multiples, son mobilier d'un autre âge, ses toilettes communes, sa ventilation inadéquate et ses espaces étroits. Ici pourtant, point de corridors encombrés ni de chambres insalubres, pas de cris d'alarme, encore moins de poussées de fièvre médiatiques ou de dénonciations publiques sur YouTube comme on a pu le voir cet hiver à l'Hôpital LaSalle.

C'est qu'au-delà de la coquille surannée — qui force la direction à consacrer jusqu'à un million de dollars de plus par année pour maintenir les infections nosocomiales à distance —, il y a la manière. Celle d'une équipe ancrée dans sa communauté. D'autres directions auraient attendu que Québec donne son feu vert à la rénovation pour innover. Pas celle-ci. Elle a fait contre mauvaise fortune bon coeur en misant sur ce que ses gens font de mieux, repenser les soins de pointe pour les ramener à hauteur d'homme.

Le résultat: un hôpital qui fait de la vraie prise en charge et met la prévention au centre de toutes ses pratiques. Aussi bien dire une exception dans le paysage montréalais. L'établissement de proximité est pourtant ce qui s'approche le plus d'un des éléments clés du réseau de soins de base que réclament les mégahôpitaux. Le directeur général du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), Christian Paire, le dit ouvertement. Sans hôpitaux communautaires pour prendre la relève, il lui sera «impossible de compléter [son] virage vers les soins ultraspécialisés».

«Il y a des patients pour qui une structure de centre universitaire n'est plus justifiée, ni d'un point de vue médical, ni d'un point de vue économique. Ces personnes-là ont le droit d'être reçues quelque part», faisait-il récemment valoir. Un quelque part qui reste encore à construire, notait-il alors en pressant l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal de s'atteler d'urgence à la réorganisation des soins de première et seconde lignes.

C'est notre priorité avec l'apaisement des urgences, a rappelé hier le président-directeur général de l'Agence, David Levine. «À Montréal, l'offre de première ligne est faite majoritairement par des spécialistes. C'est problématique parce qu'on ne fait pas de suivi global. Cette dynamique nuit à Montréal, c'est son talon d'Achille.» L'Agence entend donc consacrer les prochaines années à créer des liens entre les différentes parties du réseau.

Pour cela, il faudra notamment revoir le rôle de l'hôpital communautaire, indique la Dre Louise Ayotte, directrice des affaires cliniques, médicales et universitaires à l'Agence. «On dit souvent qu'il faut arrêter d'être hospitalocentriste, mais commençons par voir les avantages des hôpitaux communautaires et les rendre attrayants, ensuite nous pourrons ramener en communauté tout ce qui peut l'être. C'est comme ça qu'on va améliorer la situation dans nos urgences.»

Tout à fait d'accord, répliquerait sans doute le président du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) de l'Hôpital de Verdun, le Dr Jacques Jobin. «Certains pourraient se demander si Montréal a encore besoin d'hôpitaux de proximité avec tous ses grands centres spécialisés. Mais avec le vieillissement de la population, la complexification des pathologies et la multiplication des maladies chroniques, je crois qu'on n'a pas le choix, il va falloir revenir à ce modèle-là.»

C'est qu'avant d'être une médecine ponctuelle ou ultraspécialisée, la médecine du XXIe siècle est d'abord une médecine de maladie chronique, explique le Dr Jobin. «Franchement, il y a bien longtemps que j'ai lu un résumé de dossier avec un seul diagnostic. Nos patients vivent plus vieux, développent une pathologie, puis deux, puis trois, ce qui rend les suivis beaucoup plus complexes.»

Une première ligne responsable

Ces malades ordinaires — comme les diabétiques, les hypertendus ou même les cancéreux — n'ont pas besoin de plateaux techniques hypersophistiqués, sinon à l'occasion. Ils ont d'abord besoin d'être pris en charge par ceux qui sont sur la ligne de front. Mais pour cela, il faut que les cloisons qui séparent les hôpitaux des CLSC, des CHSLD et des cliniques tombent.

C'est là la base de ce qu'André-Pierre Contandriopoulos, professeur titulaire au Département d'administration de la santé de l'Université de Montréal, appelle «une première ligne responsable» capable d'assurer tous les suivis nécessaires. «Si la première ligne assume ses responsabilités aussi loin qu'elle en est capable, le recours à l'hôpital ne se fait alors que lorsque c'est vraiment indispensable et la friction sur le système se fait beaucoup moins forte.»

Le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) du Sud-Ouest-Verdun a très bien saisi ce principe. «Chez nous, les patients peuvent recevoir la majorité des services dont ils ont besoin. C'est l'idée maîtresse d'un hôpital de proximité, où l'information est accessible et partageable en tout temps», résume le Dr Jobin. Une dynamique qui fait l'envie de l'Agence. «C'est le modèle qu'on recherche et que l'on veut implanter et même bonifier», confirme la Dre Ayotte.

C'est aussi une philosophie qui s'inscrit en droite ligne avec le virage vers les soins ultraspécialisés dont rêvent les futurs mégahôpitaux. L'Hôpital de Verdun est déjà prêt à se prêter au jeu. «On sait que le Centre universitaire de santé McGill [CUSM] entend se délester de certaines activités et on s'attend à ce qu'une partie soit envoyée chez nous», confirme la directrice générale du CSSS, Danielle McCann. Les plans d'agrandissement et de remise aux normes du petit hôpital ont d'ailleurs été conçus pour faire face à ce flot de nouveaux patients.

Cela dit, la volonté de délester les hôpitaux spécialisés est déjà ancrée à Verdun, rappelle Mme McCann. «Par exemple, nous avons développé un accès fort intéressant à la chirurgie en mettant nos blocs opératoires à la disposition d'autres établissements. Nous faisons la deuxième offre en orthopédie et nous avons une entente avec les ORL de l'Hôpital de Montréal pour enfants. Nous sommes également à travailler sur une entente avec le CHUM pour la chirurgie d'un jour.»

Une discipline quotidienne

Ce genre d'échanges vaut aussi pour ceux qui travaillent en amont, aux portes de la première ligne. Coincé par son étroite volumétrie et ses infrastructures ingrates, l'hôpital a réussi à élargir ses horizons en accueillant en ses murs la première clinique-réseau intégrée (CRI) du Québec et en multipliant les passerelles avec les ressources de son milieu: CHSLD, CLSC, cliniques, alouette. Depuis son ouverture, il y a deux ans, la CRI a permis à plus de 3000 patients orphelins de trouver un médecin de famille.

Le tour de force est réel. S'il fallait décrire le «patient orphelin», on pourrait dire sans se tromper qu'il est Québécois. Deux millions d'oubliés auxquels s'ajoutent des milliers de gens hospitalisés laissés à eux-mêmes sitôt leur congé obtenu. Pas à Verdun, entend-on. «C'est une priorité absolue chez nous», mais surtout une «discipline quotidienne», confirme Mme McCann, qui concède encore quelques améliorations.

Ces efforts rapportent «gros à tout le monde», note le Dr Paul Jacquemin, directeur des services professionnels. «Cela permet aux médecins de travailler en symbiose sur les deux fronts, soit à la CRI ou à l'urgence, aux soins intensifs ou sur les étages.» L'effet sur l'urgence a d'ailleurs été phénoménal, jusqu'à lui épargner les contrecoups des derniers pics grippaux. «Quand l'urgence déborde, la clinique peut recevoir les cas moins urgents, ceux qu'on appelle les P4 ou les P5, ce qui fait toute la différence.»

Cette approche collaboratrice vaut à l'Hôpital de Verdun le titre envié de perle cachée dans le milieu. «L'Hôpital de Verdun, c'est une chimie particulière, explique le Dr Jacquemin. C'est l'avantage du "small is beautiful". Nous faisons confiance à nos équipes qui mènent leur barque à leur façon.» Cela permet aussi des soins «beaucoup plus humains», rappelle le Dr Jobin. «Vous savez, on a tendance à l'oublier, mais la qualité des soins dépend d'abord de ceux qui les donnent.»

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L'Hôpital de Verdun en un clin d'oeil

- 209 lits, dont seulement 6 % en chambres pour une seule personne
- 237 médecins, 27 médecins résidents, 540 infirmières, 13 pharmaciens
- 300 bénévoles

En 2009-2010

- 6643 personnes hospitalisées, parmi lesquelles 42 % avaient 75 ans et plus
- 40 588 visites à l'urgence
- 31 925 examens à l'unité de médecine familiale
- 45 701 consultations externes spécialisées
4 commentaires
  • Francois - Inscrit 27 août 2011 07 h 57

    Il faut faire des choix et les assumer

    Ce n'est pas l'idéal de partager une chambre et une toilette mais avons-nous les moyens de tout s'offrir. Je préfère encore recevoir des soins et partager ma toilette de façon temporaire et d'endurer un mobilier d'une autre époque autant qu'il m'est encore utile . Des choix prioritaires s'imposent nous pouvons tout avoir mais à qu'elle prix? Alors contentons-nous et apprécions ce que nous avons, même si il existe mieux.

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 août 2011 09 h 14

    David Levine.

    Je cite Davide Levine que vous citez: «C'est notre priorité avec l'apaisement des urgences, a rappelé hier le président-directeur général de l'Agence, David Levine.» David Levine a beaucoup plus les accointances d'un politicien que d'un administrateur. C'est un danger public à sa façon.

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 août 2011 09 h 25

    Hôpital de Verdun.

    Votre chronique est très intéressante. Je vous cite: «Depuis son ouverture, il y a deux ans, la CRI a permis à plus de 3000 patients orphelins de trouver un médecin de famille.»

    D'autre part, ma propre mère est allée à l'Hôpital de Verdun pendant quelques temps et elle est très satisfaite de son séjour à cet endroit. J'ai travaillé moi-même dans le milieu de la santé, je sais très bien de quoi vous parlez.

  • France Marcotte - Inscrite 28 août 2011 10 h 17

    Les héros des jours

    Ce qui explique le succès de cet hôpital est apparemment tellement simple et sensé qu'on se demande comment il se fait que ces pratiques ne sont pas généralisées.
    Tout l'écart entre les intentions, les principes et l'application sur le terrain est dans ce domaine aussi un gouffre qu'il faut franchir avec humilité.
    On se heurte au corporatisme, à des pratiques bien ancrées, des cantonnements si difficiles à décloisonner.
    On peut parler, vouloir, mais réaliser, faire entrer dans le concret?...
    Mes hommages et respect à tous ces travailleurs discrets qui font de la volonté et du bon vouloir de remarquables réalisations.