Des tests peu fiables pour dépister la dépression

Une bouteille de Prozac, un médicament utilisé pour traiter la dépression nerveuse.<br />
Photo: Agence Reuters Lucy Nicholson Une bouteille de Prozac, un médicament utilisé pour traiter la dépression nerveuse.

«Au cours des deux dernières semaines, vous êtes-vous senti déprimé ou désespéré?» Répondez oui et obtenez une prescription d'antidépresseurs. Brett Thombs, chercheur à l'Institut Lady Davis de recherches médicales de l'Université McGill, critique sévèrement ce type de questionnaire pour le dépistage de la dépression dans un article publié aujourd'hui dans le British Medical Journal.

Après avoir passé en revue la manière dont ces tests ont été élaborés et mis à l'épreuve à l'origine, il en vient à la conclusion que les études ont surestimé leur capacité à dépister la maladie. Il va jusqu'à dire que «moins d'un patient sur six qui obtient un résultat positif aux questionnaires standards est susceptible d'être atteint de dépression».

«Ma recherche ne révèle pas que nous surdiagnostiquons la dépression en tant que telle, mais que si nous utilisons les questionnaires de dépistage, nous allons identifier des tas de gens qui ne sont pas vraiment malades, explique-t-il au Devoir. D'autres recherches récentes soulignent que la majorité des gens qui prennent des antidépresseurs ne souffrent pas de dépression... C'est un réel problème!»

Entre 2005 et 2009, l'usage d'antidépresseurs a augmenté de 8,3 % chez les adultes couverts par le régime public d'assurance médicament, soulignait le Conseil du médicament dans un rapport paru en janvier 2011.

Failles méthodologiques

Les tests de dépistage de la dépression peuvent comporter aussi peu que deux questions, telle «au cours des deux dernières semaines, avez-vous ressenti peu d'intérêt ou d'agrément à accomplir vos activités?» Ils peuvent également vous interroger sur votre sommeil, votre appétit ou vos idées noires. Le problème? Ceux qui ont imaginé ces tests les ont mis à l'épreuve en les administrant... à des personnes déjà traitées pour la dépression.

Pour Brett Thombs, c'est comme évaluer une méthode détection du cancer chez des patients qu'on sait déjà atteints. «Ça n'a pas de sens! C'est comme prévoir la météo d'hier», dit-il. Moins de 5 % des études portant sur l'efficacité de ces outils de diagnostic auraient été menées adéquatement.

«Les chercheurs [à l'origine de ces tests] les donnent ensuite aux médecins, qui les utilisent en les croyant fiables. Mais ils ne le sont pas», juge le chercheur formé en psychologie. Et selon lui, par confiance ainsi que par manque de temps pour pousser plus loin, les médecins prescrivent rapidement des antidépresseurs quand un patient obtient un résultat positif. Il rappelle qu'«on peut être triste sans souffrir d'un trouble psychiatrique».

Pour lui, les questionnaires évacuent la relation interpersonnelle du processus de diagnostic. Il doute que leur utilisation permette de réellement aider les gens qui en auraient besoin. Dressant un parallèle avec le cancer, il souligne qu'après un test de dépistage général — comme un PAP test positif après un examen gynécologique —, il importe de mener une biopsie pour écarter les faux positifs. La même rigueur devrait être appliquée au diagnostic de la dépression. Le problème est flagrant puisque «près de 7, 8, voire 9 % des gens prennent des antidépresseurs, et le taux réel de dépression est de 4 %», souligne-t-il. Chez des personnes traitées pour des maladies chroniques, comme les maladies du coeur, l'utilisation d'antidépresseurs peut grimper à 15 ou 20 %, dit M. Thombs, «ce qui est bien supérieur au taux réel de dépression».

L'administration de ce genre de questionnaire à des populations «à risque» gagne en popularité: malades chroniques, cancéreux, jeunes mamans au sortir de la maternité... et ils pourraient échouer à rencontrer leur objectif, soit aider des gens réellement atteints de dépression, conclut le chercheur.

Des outils imparfaits

Ces résultats ne surprennent pas le Dr François Borgeat, psychiatre au programme des troubles anxieux et de l'humeur de l'hôpital Louis-H. Lafontaine. «Ces outils sont loin d'être parfaits, dit-il. Quand on regarde ces questionnaires, on se rend compte de leurs limites. Mais quelle serait l'alternative idéale? On aimerait avoir une prise de sang pour détecter la dépression. Malheureusement, ça n'existe pas.»

Selon lui, il faut pousser plus loin la réflexion à savoir si les patients qui se plaignent d'épisodes dépressifs sont traités adéquatement. «Il y a à la fois du surtraitement et du sous-traitement en matière de dépression», souligne-t-il, puisque pendant que certains reçoivent des antidépresseurs peu efficaces pour leur condition, d'autres individus non détectés pourraient, eux, en bénéficier. La médication s'avère notamment moins utile dans le cas de dépression légère.

Quant au fait que cinq personnes sur six obtenant un résultat positif à ces questionnaires ne seraient pas réellement déprimées, il apporte un bémol. «La dépression est une expérience subjective. Si un patient dit se sentir déprimé, il faut le prendre au sérieux, même s'il ne présente pas de maladie au sens clinique.»
8 commentaires
  • Sissidy - Inscrit 19 août 2011 08 h 00

    Trop de pillules!

    C'est assez effrayant en effet de voir à quel point c'est facile d'obtenir des pilules aujourd'hui. Bon nombre de personnes sont tellement convaincus d'être atteint d'une maladie qu'ils ne font plus aucun effort pour se sortir de leurs problèmes personnels en s'appuyant sur ces béquilles qui gèlent leur mal au lieu de le régler. Notre société diagnostique trop de maladies, mais je ne crois pas que ce soit là le problème. Je crois que le problème réside dans l'acceptation de soit et des autres dans les états de faiblesse... dans un monde qui exige d'être compétent, d'être fort, de prendre sa place.

  • Gaston Bourdages - Abonné 19 août 2011 08 h 51

    Je vous ai lue avec plaisirs et surprises Madame Daoust-Boisvert...

    ...et vous remercie pour ce «dérangeant» papier. Je n'ai les compétences pour commenter sur l'ensemble de votre exposé. J'y suis, par contre, invité à retourner en arrière dans mon histoire de vie. Pour ce faire, j'ose vous demander de m'accompagner. Essayez de vous imaginer dans une bibliothèque d'un pénitencier et vous furetez à travers les quelques rayons disponibles en recherche d'un titre évocateur. Votre regard s'accroche, à un moment donné, sur «Le mal de l'âme», un «vieux» bouquin de Madame Denise Bombardier. Vous le prenez, dérangée par le titre, dans vos mains et, les formalités complétées, vous l'apportez dans votre cellule. C'est ce que j'ai fait en 1990 alors que je «résidais» au pénitencier de Cowansville. Je n'ai eu qu'à lire quelques pages de cette oeuvre littéraire pour reconnaître que je souffrais depuis des lunes et des lunes de ce troublant «Mal de l'âme»
    Dans les temps, lire ici années, je suis allé voir avec des gens compétents, attentionnés, dédiés en quoi consistait «mon» mal de l'âme de l'époque Tout un voyage! Et combien libérateur....sorte d'accouchements multipes aux saveurs et couleurs émotionnelles-rationnelles et spirituelles. Un périple qui a mobilisé plus de vingt ans de ma vie. Et que de MERCIS j'ai à adresser à toutes celles et tous ceux m'ayant accompagné dans ce voyage dont je ne souhaite les origines à aucun être humain sur cette planète. En contrepartie, je me permets de souhaiter <a toutes et tous les inqualifiables bonheurs auxquels j'ai les privilèges de goûter mais...: «...de grâces, abstenez-vous d'emprunter la route qui fût mienne pour y accéder»
    Mercis à Madame Denise Bombardier.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com
    unpublic@gastonbourdages.com

  • AAT - Inscrite 19 août 2011 10 h 19

    Cet article est comique, le voyez vous?

    Notre ami Brett Thombs nous explique que des questionnaires utilisés pour diagnostiquer la dépression ne sont pas élaborés à partir d'une méthodologie adéquate et donc ne font pas bien leur travail. De son côté, Dr François Borgeat nous dit: "Mais quelle serait l'alternative idéale? On aimerait avoir une prise de sang pour détecter la dépression". Il me semble qu'il doit être difficile pour M. Thombs, qui met tant d'énergie à voir à l'élaboration de questionnaires capables de mieux diagnostiquer la dépression, à partir du champs de la subjectivité, de voir un collègue abdiquer à ce niveau et attendre patiemment qu'une évaluation adéquate à partir du biomédical émerge! En fait, je ne blâme pas du tout l'un ou l'autre de nos deux amis. Le problème dans cet article, c'est qu'on interview un chercheur et on demande à un intervenant d'y répondre: ce n'est pas une bonne idée (à mon humble avis, bien entendu!).

  • France Marcotte - Inscrite 19 août 2011 12 h 06

    Cachez cette mélancolie

    Les raisons d'être triste ne manquent pas.
    Mais ce qu'on veut, c'est blanchir votre sourire.
    Étouffez-moi cette tristesse!
    Je vous demande: comment ça va? Mais inutile de répondre non, c'est trop long et puis, j'ai mes soucis.
    Votre sourire blanchi fera l'affaire quand vous serez dehors.
    Les humains se cachent pour souffrir.
    C'est plus poli.
    Et puis, il y a les vautours.

  • Stéphane Laporte - Abonné 19 août 2011 13 h 41

    @sissidy

    Je souffre de dépression chronique, mon cas est lourd, et je suis très très heureux des médicaments que je prends et qui me permettent de fonctionner dans ma société. J'en ai marre des discourt «ils ne font plus aucun effort pour se sortir de leurs problèmes personnels en s'appuyant sur ces béquilles qui gèlent leur mal au lieu de le régler.» Les ISRS ne «gèlent» pas celui qui en prend! Renseignez-vous avant de dire n'importe quoi.