Jouer avec son horloge biologique à ses risques et périls

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Il n'est pas aisé de prendre des libertés avec notre horloge biologique, et cela peut même compromettre notre santé. En témoignent les travailleurs de nuit, qui sont plus susceptibles que le reste de la population de souffrir de problèmes de santé physique et psychologique.

«Les travailleurs de nuit ne vivent pas en harmonie avec leurs rythmes biologiques. On leur demande d'être éveillés la nuit alors qu'il y a beaucoup de fatigue et que l'horloge biologique envoie des signaux très forts de sommeil. Ensuite, on leur demande de se coucher le jour. Ils arrivent à s'endormir facilement parce qu'ils sont fatigués, mais, tranquillement, l'horloge biologique signale au corps que c'est le moment d'être éveillé», explique la chercheuse Diane Boivin, directrice du Centre d'étude et de traitement des rythmes circadiens à l'Institut universitaire en santé mentale (IUSM) Douglas.

L'horloge biologique transmet ses signaux par le biais de deux hormones: la mélatonine, une hormone aux effets hypnogènes, produite par la glande pinéale durant la nuit, et le cortisol, une hormone sécrétée en début de journée qui prédispose à l'état de veille.

«Lorsque nous changeons notre horaire de sommeil [lorsque nous restons éveillés la nuit et dormons le jour], nous modifions la relation entre ces hormones et notre activité. Nous devons être performants au moment où est sécrétée la mélatonine, et nous essayons de dormir alors que les niveaux de cortisol sont élevés», poursuit la chercheuse.

C'est pourquoi la structure interne du sommeil est perturbée chez les travailleurs de nuit qui, de ce fait, perdent plusieurs heures de sommeil chaque jour (de une à trois heures). «Nous tentons de savoir si les problèmes de santé dont ils sont atteints découlent de l'horloge biologique ou de la privation de sommeil», précise la scientifique.

La capacité à tolérer ces perturbations varie beaucoup selon les individus. Par exemple, si l'on s'intéresse au «décalage horaire chez les personnes qui traversent des fuseaux horaires fréquemment, certains s'ajustent beaucoup plus facilement que d'autres à un voyage Montréal-Paris, et ce, pour des raisons vraisemblablement biologiques. Nous savons aujourd'hui que certains gènes de l'horloge circadienne sont associés à une tolérance plus grande aux décalages horaires, et d'autres à une vulnérabilité plus élevée.»

Luminothérapie

Dans le cadre de ses recherches, l'équipe de Diane Boivin a réussi à resynchroniser l'horloge biologique centrale d'infirmières qui travaillaient de nuit, d'une part en les exposant à une lumière vive durant leur quart de travail, d'autre part en les invitant à porter des lunettes de soleil à leur retour à domicile.

«Nous les avons, par le fait même, exposées à un horaire de lumière et d'obscurité qui ressemble à celui qu'on retrouve en Asie. Les infirmières ont alors vu leurs rythmes s'ajuster parfaitement. Leur sommeil s'est amélioré en durée et en qualité. Au lieu d'être sécrétée la nuit, la mélatonine était libérée le jour. Et le pic de sécrétion de cortisol survenait en fin d'après-midi, ce qui correspondait à leur nouvelle heure d'éveil. On a transformé nos infirmières de nuit à Montréal en infirmières de jour à Tokyo! Elles étaient désormais en harmonie avec leurs rythmes biologiques», raconte la Dre Boivin.

Lors de ces expériences, les rythmes de sommeil, ainsi que les rythmes de sécrétion de la mélatonine et du cortisol, qui sont contrôlés par l'horloge maîtresse située dans les noyaux suprachiasmatiques du cerveau, ont mis de quatre à cinq jours pour s'ajuster au nouvel horaire. Il en a toutefois été tout autrement des horloges périphériques présentes dans les cellules sanguines. En effet, il ne faut pas oublier que les cellules de la plupart des tissus du corps possèdent leur propre horloge circadienne, laquelle communique avec l'horloge maîtresse (voir autre texte).

«Les rythmes des horloges périphériques ont mis beaucoup plus de temps, près de deux semaines, à s'ajuster au nouvel horaire. Nous cherchons à comprendre l'impact d'un tel délai sur la santé mentale et physique des travailleurs de nuit», précise Diane Boivin.