Médecine prédictive - Prévoir est devenu possible !

Claude Lafleur Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À propos du cancer du sein: quelles sont les femmes les plus à risque? La génomique offre de nouveaux outils.

Pour une femme de 50 ans ou plus, le risque de développer un cancer du sein au cours des dix prochaines années est de 2,3 à 2,5 % environ. Voilà pourquoi on demande à chacune d'elles de subir régulièrement une mammographie, car plus tôt on détecte la présence d'une tumeur cancéreuse, meilleures sont les chances de survie. Par contre, ces risques doublent chez celles dont une tante, une soeur ou leur propre mère a développé un cancer du sein. On sait maintenant que ce type de cancer a une forte composante génétique.

Utile génomique

En effet, dans les années 1990, les généticiens ont repéré deux gènes — dits BRCA1 et BRCA2, pour BReast CAncer 1 et 2 — qui sont des indicateurs d'une prédisposition génétique au cancer du sein. «Les trois quarts des femmes porteuses d'un gène BRCA défectueux développeront un cancer du sein avant l'âge de 70 ans, alors que le risque est de l'ordre de 3 à 4 % dans la population en général», précise Jacques Simard, professeur à la Faculté de médecine de l'Université Laval et chercheur au Centre de recherche de l'Hôpital universitaire de Québec.

Grâce à la génomique, il est maintenant facile d'identifier la présence d'un gène BRCA défectueux. «La présence d'un tel gène est assez rare dans la population en général, rapporte le chercheur, soit chez environ une femme sur 600. Par contre, il est présent chez une femme sur cinq parmi celles qui ont une histoire familiale de cancer du sein.» C'est pourquoi les chercheurs du Laboratoire de génomique des cancers, que dirige M. Simard, s'intéressent tout particulièrement à ces dernières.

Notons que l'âge où est apparu un cancer du sein chez les membres d'une famille est un facteur déterminant. «L'apparition de cancers du sein précoces — avant l'âge de 50 ans — est un bon indicateur d'une prédisposition génétique, dit M. Simard. Par contre, des cas de cancer du sein chez des membres de la famille âgées de 60 ans ou plus ne sont pas une indication valable quant à la présence de gènes BRCA1 et BRCA2 défectueux.» Notons aussi que, s'il y a des cas de cancer de l'ovaire dans la famille — quel que soit l'âge des personnes atteintes — c'est un important indicateur du risque de la présence d'un gène défectueux.

Jacques Simard rapporte qu'il y a maintenant un consensus à l'effet que les femmes porteuses d'un gène BRCA1 ou BRCA2 défectueux ont un risque au moins dix fois plus élevé de développer un cancer des ovaires que celui de la population en général.

Le profil génétique de toutes les femmes

«Actuellement, poursuit le chercheur, nous considérons que la majorité des cancers du sein se retrouvent chez une minorité de femmes qui sont plus à risque. Notre hypothèse de départ est par conséquent que le cancer du sein n'est pas si aléatoire et que nous pourrons un jour établir le profil génétique de toutes les femmes afin de déterminer lesquelles sont les plus à risque de développer un cancer du sein.»

Notons qu'il ne s'agit pas de déterminer si une femme est porteuse ou non de l'un des fameux gènes BRCA1 ou BRCA2, puis-que nous le sommes tous. Il s'agit en fait de gènes correcteurs qui s'assurent, lorsque l'une de nos cellules se dédouble, que sa copie est conforme à l'original. M. Simard compare le rôle de ces gènes à des correcteurs d'é-preuves qui relisent attentivement tout texte afin d'y apporter les correctifs nécessaires. Dans le cas des gènes BRCA, dit-il, lorsqu'ils fonctionnent bien, ils s'assurent que le code génétique des nouvelles cellules est sans coquilles. «Lors-que la cellule se subdivise et que son ADN se réplique, les erreurs sont corrigées par les gènes BRCA1 et BRCA2, dit-il. C'est pourquoi ces deux gènes sont au coeur du maintien de l'intégrité de notre génome. Nous avons donc tous des gènes BRCA1 et BRCA2, mais, dans certains cas, il y a eu une mutation défectueuse.»

Grâce à des tests génétiques disponibles depuis 2005, il est facile de vérifier, chez les femmes qui ont une histoire familiale de cancer du sein, si leurs gènes BRCA sont défectueux ou non. «Dans le cas de celles chez qui on détermine qu'elles ne sont pas porteuses d'un gène défectueux, le risque de développer un cancer du sein devient presque équivalent à celui de la population en général, malgré qu'il y ait présence de cancers du sein dans leur famille, déclare le chercheur. C'est un grand soulagement pour elles!»

Quant à celles qui sont porteuses d'un gène BRCA défectueux, cela ne signifie pas qu'el-les développeront un cancer du sein, mais on doit les suivre plus attentivement. Elles bénéficient alors de méthodes de dépistage précoce, dont l'imagerie par résonance magnétique, plus sensible que la mammographie. «Cette méthode permet de dépister les cancers à un stade vraiment précoce, si cancer il y a!», souligne M. Simard.

Bientôt : réconfort pour toutes


Malheureusement, rapporte-t-il, la présence de gènes BRCA1 et BRCA2 défectueux ne s'observe que dans une famille sur quatre où le cancer du sein a sévi. «C'est dire qu'il y a environ trois familles sur quatre dont l'origine du cancer du sein ne peut être attribuée à un gène BRCA1 ou BRCA2 défectueux, rapporte M. Simard. Il y a donc d'autres gènes ou d'autres facteurs qu'on n'a pas encore repérés...» C'est là l'objet de nombreuses recherches tant au laboratoire de Jacques Simard qu'à travers le monde.

Néanmoins, d'ici quelques années, les chercheurs ont bon espoir de pouvoir établir le profil de risque génétique de chaque femme afin de repérer celles qui sont plus à risque. «Bientôt, les technologies nous permettront de tester une centaine de facteurs génétiques possibles à un coût très raisonnable, indique M. Simard, ce qui nous permettra de suivre de plus près les femmes à risque avec les méthodes de dépistage les plus appropriées.»

La génomique devrait donc apporter sous peu un réconfort remarquable à la grande majorité des femmes de tout âge.

***

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Florence Piron - Abonnée 23 mai 2011 23 h 10

    La génomique est très loin du miracle et il est trompeur de le faire croire au public

    Cet article a complètement fait l'impasse sur la grande déception que suscite actuellement la recherche en génomique. C'est vraiment dommage que ce chercheur et ce journaliste ne mentionnent aucunement 1) tous les ratés de la médecine génomique et 2) les intérêts économiques en jeu qui n'ont rien à voir avec la lutte contre la maladie. Pour le premier point, il faut lire le texte de Jonathan Latham, dans le quotidien britannique The Guardian du 17 avril, intitulé "The failure of the genome": "The failure to find meaningful inherited genetic predispositions is likely to become the most profound crisis that science has faced. Not only has the most expensive scientific project ever conceived failed to reach a goal it assured the world it would achieve, but there is also the ticklish problem of why the headlines have been so consistently discrepant with reality. As the failures to find significant genes have accumulated, geneticists have remained silent." Autrement dit, après les grandes promesses des années 1990 sur la révolution que devait entraîner la médecine génomique (et qu'il est facile de retrouver grâce à Google), on tombe dans le silence ou le déni. Est-ce lié au 2e point, à savoir les intérêts économiques en jeu? Qui va fabriquer et vendre à l'État les tests permettant de tester des "centaines de facteurs génétiques" dont parle M. Simard? Pour qui le coût sera-t-il très raisonnable? Sûrement pas pour l'État et les finances publiques. De nombreuses biotechs ont vu le jour dans le sillage de la recherche en génomique (souvent avec des médecins-chercheurs aux commandes) et se battent pour ne pas disparaître même si leur base scientifique semble s'effriter... L'article aurait dû mentionner tous ces aspects pour vraiment éclairer le public.