L'École polytechnique enquête - De la chimio dans les tuyaux?

Matthieu Burgard Collaboration spéciale
«La perception qu’ont les gens d’être exposés à un grand nombre d’agents contaminants est bien fondée, selon Michèle Prévost. Mais l’eau potable y contribue peu.»<br />
Photo: Source Canal Z «La perception qu’ont les gens d’être exposés à un grand nombre d’agents contaminants est bien fondée, selon Michèle Prévost. Mais l’eau potable y contribue peu.»

Notre eau potable est-elle de bonne qualité? De la source au robinet, la chaire industrielle CRSNG en traitement de l'eau potable y veille. Ses chercheurs anticipent les nouvelles menaces et aident les usines de traitement à s'adapter aux futures normes.

À la fin de mars, Québec a divulgué sa stratégie d'économie d'eau potable, qui comporte aussi un volet sur la protection des sources. Dans cette politique, le traumatisme de l'épidémie hydrique de Walkerton en 2000 plane encore. Une contamination de l'eau par la bactérie Escherichia coli avait fait 7 morts et 2300 malades dans cette petite ville ontarienne de 5000 habitants. À l'origine du problème, un puits contaminé par des eaux de ruissellement d'origine agricole.

«La leçon à en tirer est qu'il faut minimiser la contamination à la source», explique Michèle Prévost, cotitulaire de la chaire industrielle CRSNG en traitement de l'eau potable à l'École polytechnique de Montréal.

Pour ce faire, la chercheuse étudie l'impact des rejets sur la qualité de l'eau aux prises d'eau potable. Ce qui l'inquiète le plus, c'est la présence d'organismes pathogènes provenant des eaux usées, car c'est la principale source d'agents contaminants, devant l'agriculture. Or il est très difficile de mesurer et d'identifier directement les micro-organismes présents.

Pour contrer le problème, Michèle Prévost développe des indicateurs dont l'un d'eux est... la caféine! «C'est un merveilleux traceur qui peut indiquer une potentielle contamination fécale, s'enthousiasme la chercheuse. On sait que les personnes malades boivent bien souvent du café, du coca... et donc que la molécule de caféine se retrouve dans l'urine!»

Grâce à ces méthodes, on peut maintenant démontrer de façon plus nette l'origine des rejets et cerner les endroits où doivent être effectués les correctifs.

Et les rejets chimiques, alors?

«La perception qu'ont les gens d'être exposés à un grand nombre d'agents contaminants est bien fondée, selon Michèle Prévost. Mais l'eau potable y contribue peu.» En effet, sauf cas contraire, les concentrations élevées en agents contaminants chimiques y seraient rares car les cours d'eau les diluent et les usines de traitement les enlèvent.

Aussi, la chaire se concentre sur les molécules qui sont les plus susceptibles de passer au travers des mailles des usines de filtration. Par exemple, les molécules de chimiothérapie, qui sont très toxiques et qui sortent bien à l'usine d'épuration! Un problème qui va s'amplifier dans l'avenir car, «avec le vieillissement de la population, on aura de plus en plus de cancer et donc de chimiothérapie», prévient la spécialiste.

Et ce n'est pas le seul problème de nos eaux dans le futur: il y a aussi la pollution par les cyanotoxines des algues bleu-vert, dont les épisodes devraient s'intensifier avec les changements climatiques.

Des changements à l'usine de traitement

Pourtant, les molécules qui préoccupent le plus les chercheurs ne sont pas les microtraces de médicaments ou d'hormones, mais celles qui se forment durant le traitement par chloration requis pour enlever les microbes. Ces molécules, qu'on appelle les sous-produits de désinfection, sont présentes en plus grande concentration. Et mieux vaut en avaler le moins possible...

«Historiquement, le traitement traditionnel visait surtout l'élimination des particules supérieures à un micron, dont font d'ailleurs partie les bactéries et les parasites, explique Benoît Barbeau, cotitulaire de la chaire. Mais, de plus en plus, on a besoin de s'attaquer à des particules plus petites, comme les molécules de matière organique naturelle à l'origine des sous-produits de désinfection.»

Pour y parvenir, le chercheur essaie de combiner des procédés qui ne l'ont jamais été auparavant. Par exemple, au laboratoire, on essaie d'associer des membranes d'ultrafiltration (des polymères de plastique avec des pores de 0,05 micron) à des suspensions de charbon actif en poudre. Dans un premier temps, le charbon actif adsorbe des contaminants et les bactéries qui l'ont colonisé purifient l'eau. Par la suite, la membrane retient le charbon et filtre les micro-organismes pathogènes. «Grâce à cela, on a moins recours au chlore, qui, en se liant à la matière organique, forme des organochlorés, des sous-produits nocifs pour la santé à long terme.»

On n'est pas sorti (du tuyau) de l'auberge

Une fois sortie de l'usine de filtration, l'eau doit surmonter bien des embûches avant de parvenir jusqu'au robinet. Souvent, elle est recontaminée par des agents polluants dans le réseau. L'ennemi numéro un: le plomb, qui provient de la corrosion des tuyaux, des soudures et de la robinetterie.

Selon Michèle Prévost, «nous avons des réseaux relativement âgés dans lesquels nous avons peu investi et qui maintenant craquent de partout». Dans les meilleures municipalités, les fuites sont de l'ordre de 15 %, dans les pires cas, elles atteignent 50 %.

S'il y a des fuites, il y a aussi des risques de contamination par ces fissures. Un phénomène qui s'amplifie avec... les travaux de renouvellement du réseau qui se multiplient ces dernières années! «Quand on ouvre les conduites pour les changer, on ouvre aussi la voie à des contaminations potentielles», prévient M. Barbeau.

Les scientifiques sont arrivés à le démontrer et à déterminer comment exploiter les réseaux afin d'éviter les intrusions d'eau contaminée. Par exemple, en maintenant une pression minimale lors des travaux et en adoptant de bonnes pratiques de réparation.

Reste encore la contamination dans les bâtiments, où l'eau stagne dans les tuyaux. La concentration de plomb, par exemple, change en fonction de l'utilisation ou non de l'eau! «Ça peut facilement excéder les normes, et les effets sur la santé sont démontrés», affirme Michèle Prévost. Or, à fortes doses, on constate des effets neurologiques sur la santé cardiovasculaire et des risques de cancer. À faibles doses, le plomb a des effets neurocomportementaux chez les jeunes enfants. À Montréal, un avis de non-consommation de l'eau vise présentement cette population habitant dans des maisons bâties avant 1970.

En attendant que les sour-ces de plomb soient ôtées et réglementées plus sévèrement, les chercheurs recommandent d'ajuster la qualité de l'eau à l'usine en ajoutant au besoin des produits pour contrôler la corrosion du plomb.

Mais «Montréal est la seule ville qui a regardé s'il y avait du plomb, qui a rendu ses résultats publics, souligne Michèle Prévost. On peut affirmer maintenant que Montréal a du plomb dans certains secteurs mais à des niveaux relativement modestes. Tandis que plusieurs autres villes n'ont pas fait leur devoir, alors qu'elles ont très probablement des concentrations élevées.» Comme quoi on n'a jamais envie d'entendre qu'on a des problèmes!

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Collaborateur du Devoir