Dégénérescence maculaire - Jusqu'à la moitié des injections de Lucentis pourraient échoir aux cabinets privés

Le verdict est tombé: il ne sera pas possible de ramener toutes les injections de Lucentis dans les hôpitaux pour en assurer la gratuité. Les experts du ministère de la Santé auraient calculé que le réseau hospitalier n'a pas les reins assez solides pour offrir le service à tous les patients qui souffrent de dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA). Jusqu'à la moitié des injections pourraient donc être confiées aux cliniques privées, a appris Le Devoir.

La nouvelle a des allures de désaveu pour le ministre de la Santé, Yves Bolduc, qui a promis, il y a deux mois, de ramener le coûteux médicament servant à freiner la cécité dans le giron des établissements hospitaliers. Celui-ci voulait ainsi contrecarrer une pratique en cours dans certains cabinets privés où l'on a facturé des frais accessoires allant jusqu'à 230 $ pour des gouttes préparatoires valant moins d'une quinzaine de dollars afin d'éponger les frais liés à l'achat d'un tomographe.

Coincés, des représentants du ministère auraient contacté lundi la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) afin de négocier un tarif qui permettrait d'offrir le Lucentis gratuitement là où l'expertise est déjà bien installée, soit dans les cliniques privées. Ce que confirme au Devoir le président de la FMSQ, le Dr Gaétan Barrette. «Ils m'ont appelé tout penauds pour négocier un tarif pour les 50 % qui ne pourront pas être pris en charge par les établissements.»

La formule proposée rappelle un peu celle qui a été mise en place lorsque le gouvernement Charest a annoncé la gratuité des services de fécondation in vitro (FIV), des services qui sont encore offerts dans les cliniques privées — où a d'abord été développée l'expertise — en attendant que les établissements publics développent leur propre offre de services. Ce qui suppose des investissements importants en matière d'espace, de personnel et de matériel.

Le hic, c'est que la FMSQ n'est pas nécessairement disposée à négocier une telle entente. «Au moment où l'on se parle, il n'y a aucune négociation de commencée», affirme le Dr Barrette, qui accuse Québec de vouloir régler au plus vite la question du Lucentis pour ne pas avoir à se prononcer sur celle autrement plus délicate des frais accessoires.

C'est se mettre la tête dans le sable, croit le président de la FMSQ, qui prédit que Québec sera tôt ou tard confronté à un autre Lucentis. «C'est inévitable. Il va y en avoir d'autres, monsieur Lavoie [le porte-parole du Comité pour une gratuité des soins pour les personnes atteintes de dégénérescence maculaire], sur la place publique. Et comprenez-moi bien, je souhaite que leurs voix soient entendues. Il faut dénoncer le refus du ministre de statuer sur les frais accessoires. En faisant cela, il prend les patients et les médecins en otages.»

La FMSQ dit donc oui à la négociation, «mais seulement si elle se fait plus largement, en englobant la question des frais accessoires», précise le Dr Barrette, qui entend tenir son point jusqu'au bout. «Tout cela me confirme que la gestion de la santé au Québec est une gestion à courte vue dans tous les cas. Il n'y a pas de pensée structurante à long terme en gestion des soins de la santé.»

Au cabinet du ministre Bolduc, on a refusé de commenter les présentes discussions. «Le ministre suit son plan de match. Il a l'intention de tout faire pour rendre les services accessibles dans les établissements le plus rapidement possible», a simplement dit son attachée de presse, Nathacha Joncas Boudreau. Comment contournera-t-il les impossibilités mises en lumière par le ministère? «Les modalités ne sont pas encore arrêtées», a précisé Mme Joncas Boudreau en refusant d'en dire davantage.