L'informatisation de la dernière chance - La santé avec un grand @

Le développement de différents systèmes à la fois a coûté temps et argent.<br />
Photo: Newscom Le développement de différents systèmes à la fois a coûté temps et argent.

Après des années de tâtonnements désincarnés pour informatiser le réseau de la santé, les pièces éparses du casse-tête ont commencé à se mettre en place cette semaine. En ramenant tout dans son giron, Québec a ainsi voulu lancer un signal clair. La phase de développement est terminée; l'heure du déploiement a sonné. Une étape qui s'annonce marquée par les choix du passé.

Premier changement, et il est de taille, Québec ne parlera plus seulement du Dossier de santé (DSQ). La raison est simple: un réseau 100 % numérique ne se résume pas à une banque de données, si complète soit-elle, a expliqué le ministre de la Santé, Yves Bolduc. Québec a donc décidé de prendre le contrôle des dossiers cliniques informatisés (DCI) des hôpitaux comme des dossiers médicaux électroniques (DME) des cliniques.

Il s'agit là d'une avancée importante, note Lise Denis, directrice générale de l'Association québécoise d'établissements de santé et de services sociaux (AQESSS). «C'est la première fois qu'on reconnaît que ces trois dossiers sont convergents et complémentaires et que l'un ne peut fonctionner sans l'autre.» Selon elle, l'arrivée de Lise Verreault à la tête du bureau de gouvernance de l'informatisation est aussi de nature à rassurer le milieu de la santé. qui commençait sérieusement à s'inquiéter.

Et pour cause. Le vérificateur général a relevé nombre d'incohérences dans ce projet lancé en 2006 en vue d'un déploiement complet en janvier 2010. Dans son dernier de trois rapports dévastateurs, il avait conclu que les coûts de même que les échéanciers prévus étaient parfaitement «irréalistes». Cette semaine, le ministre Bolduc a convenu que le réseau 100 % numérique dont il rêve ne sera pas prêt avant 2016. «Une informatisation d'un réseau de la santé est complexe. Il faut revenir à un échéancier plus réaliste de cinq à dix ans», a-t-il admis.

L'automne dernier, la piètre gestion du DSQ était sur toutes les lèvres dans le réseau de la santé, alors qu'un quatrième patron décidait de quitter un navire apparemment devenu hors de contrôle. Lise Denis avait alors résumé le sentiment général dans un grand cri du coeur. En 2009, «on se demandait s'il y avait un pilote dans l'avion. Aujourd'hui, l'avion n'apparaît même plus sur les écrans radars.» La liste des doléances qui circulaient alors était longue: retards, manque de vision et de cohésion, bogues informatiques, grave déficit au plan de la gouvernance, problème d'arrimage du DSQ avec les DCI et les DME développés au petit bonheur, sans concertation.

De l'aveu même du ministre, le coup de barre annoncé cette semaine se veut une réponse aux multiples critiques formulées par le passé, spécialement à celles exprimées par le vérificateur général. Le choix de ramener les DCI et les DME sous l'égide ministérielle, après des années de gestion locale et régionale plus ou moins aboutie selon les régions, confirme aussi — mais sans le dire crûment — que le développement en parallèle des différents systèmes, logiciels et autres plateformes fut une erreur qui a coûté du temps et de l'argent aux contribuables.

Fournisseurs et logiciel libre

Le développement d'un logiciel coûte en effet cher. Son achat aussi. C'est d'ailleurs ce qui pèse le plus lourd dans la facture salée de la numérisation du réseau de la santé, qui atteindra 1,4 milliard, soit 563 millions pour le DSQ et 800 millions pour les DCI et les DME. Il faut dire que le ministre de la Santé a tenu à laisser aux établissements et aux cliniques une certaine latitude quant au choix des plateformes. Il a donc autorisé le développement de plusieurs logiciels différents à la fois, multipliant ainsi les dédoublements de toutes sortes dans le but de respecter les spécificités régionales de chacun.

Les firmes et organisations intéressées ont néanmoins dû respecter deux impératifs, soit développer un système ouvert, donc adaptable, et pleinement compatible avec le DSQ développé notamment par Bell xwave. Pour les cliniques, le MSSS a sélectionné jusqu'à présent quatre fournisseurs, tous québécois: Omnimed.com, Purkinje, KinLogix et Soft Informatique. Quatre grands systèmes de dossiers cliniques informatisés (DCI) ont été retenus pour les hôpitaux: Ariane, Purkinje, Oacis et Cristal-Net. Seul ce dernier est un logiciel libre, un choix remis en cause par plusieurs.

Les partisans du logiciel libre, donc sans contrainte, font valoir que ces logiciels sont distribués gratuitement, sinon à un prix très raisonnable, et qu'ils ne viennent donc pas avec de coûteuses licences à renouveler, un avantage de taille dont aurait dû se prévaloir Québec pour un contrat aussi ambitieux que celui-là. Attention, rétorque le ministère de la Santé, les logiciels libres ne sont pas des gratuiciels, puisqu'ils prévoient la rémunération de plusieurs services associés dont la création, le développement, le déploiement ou l'accompagnement.

Il y a des coûts à assumer avec les deux formules et il a été établi que, dans le cas présent, l'une ne vaut pas nécessairement plus que l'autre, confirme Karine Rivard, attachée de presse du ministre Bolduc. «Même quand les logiciels sont libres, il y a des sommes à payer pour faire des ajustements; la différence, c'est qu'on les paie au cas par cas tandis que, pour un logiciel régulier, les paiements se font automatiquement au renouvellement de la licence.»

Il a été impossible de savoir à combien se chiffreront les licences une fois le réseau déployé. D'abord parce qu'on ignore quels fournisseurs seront retenus par qui, mais aussi pour des raisons de concurrence. N'empêche que celles-ci coloreront certainement la prochaine étape, qui consiste à déployer les solutions numériques retenues sur tout le territoire québécois en s'assurant de leur interopérabilité avec le DSQ, que l'on peut comparer à l'entrepôt où seront stockées les données.

Le déploiement, un pas à la fois


«Nous étions dans une phase de développement dans laquelle des compagnies développaient des systèmes, a expliqué le ministre Bolduc. Maintenant que la structure est robuste, nous pouvons passer au déploiement, qui se fera progressivement, région par région.» Des résultats tangibles ont en effet fini par émerger de ces cinq années de développement en silos. Ainsi, la radiologie, les laboratoires et les médicaments sont déjà complètement informatisés au plan local.

Plusieurs hôpitaux ont également commencé à utiliser un des DCI retenus par Québec, notamment les quatre grands centres hospitaliers universitaires. À Montréal, le Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) et le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) ont mis leur effort en commun dans Oacis, un DCI développé en partenariat avec Telus. En fonction depuis quelques mois, ce dernier a grandement simplifié le travail des cliniciens, affirme le Dr Luc Valiquette, directeur clinique de la transition technologique au CHUM.

Grâce à cet outil, il est maintenant possible pour un médecin de voir d'un seul coup d'oeil tous les patients d'un département, de consulter les notes cliniques les concernant, de vérifier leurs rapports d'examen ou même de suivre et comparer l'évolution de leurs signes vitaux (pouls, température, pression artérielle). Toutes les données de laboratoire les concernant sont aussi compilées et, comme il y en a souvent plusieurs, celles qui sont anormales sont inscrites en rouge de manière à être repérées rapidement.

D'un point de vue clinique, les gains sont déjà remarquables, note le Dr Valiquette, qui est aussi chirurgien urologue. Outre tout le temps gagné à farfouiller dans des papiers ou à faire venir des résultats, le personnel peut en effet compter sur un conseiller thérapeutique ou prescripteur qui veille au grain. Si jamais un médicament interfère avec un autre, par exemple, un message d'alerte apparaît.

Sur le plan de la sécurité, les logiciels sont bétonnés. Les professionnels y ont accès au moyen d'une identification biométrique basée sur leurs empreintes digitales. Chaque fois qu'ils se branchent, le système le note et garde en mémoire les informations ajoutées ou corrigées. Jamais il n'aura été aussi facile de remonter le fil de l'histoire d'un patient. Bref, «le système est pleinement fonctionnel, même s'il est encore perfectible», note le Dr Valiquette.

En la matière, le directeur clinique de la transition technologique au CHUM plaide d'ailleurs pour la prudence et met en garde contre l'empressement de déployer trop rapidement les outils dans le réseau. «D'un point de vue clinique, j'ai très hâte d'avoir accès à un réseau informatisé à 100 %, mais, en même temps, je suis conscient des difficultés qui se dressent pour assurer la sécurité des données. Je pense qu'il faut prendre le temps de bien faire les choses.»

Pour l'instant, les données du CHUM ne sont accessibles qu'au sein de ses trois constituantes: Notre-Dame, Hôtel-Dieu et Saint-Luc. Idem au CUSM. La raison est simple: la loi interdit le partage des données entre établissements. Cela est appelé à changer. Mais il faudra pour cela modifier la loi, a dit mardi le ministre Bolduc.

Les outils eux-mêmes sont en constante évolution et seront appelés à se transformer au fil des mois, a promis Yves Bolduc. «La beauté du système québécois, c'est qu'il est ouvert, ce qui lui permettra de s'adapter.» Pourvu que les professionnels suivent, note Lise Verreault, qui pilotera le déploiement à compter du 18 avril prochain. «Vous savez, l'informatisation vient informatiser ce que quelqu'un fait, mais c'est ce que fait ce quelqu'un-là qui est parfois difficile à changer.»