Médecine familiale: une spécialité contestée

D’après le président des médecins spécialistes, le Dr Gaétan Barrette, des spécialistes «se plaignent de recevoir des patients qui n’ont pas été pris en charge en première ligne».<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir D’après le président des médecins spécialistes, le Dr Gaétan Barrette, des spécialistes «se plaignent de recevoir des patients qui n’ont pas été pris en charge en première ligne».

La décision de faire de tous les généralistes et omnipraticiens québécois des spécialistes en médecine familiale suscite des remous dans un monde médical déjà à vif depuis les échanges publics musclés de leur président respectif. Au point où de plus en plus de médecins spécialistes n'hésitent plus à remettre en question ce changement qui, en voulant valoriser une profession de plus en plus complexe mais en mal de relève, fait fi des différences fondamentales qui séparent la première ligne des soins spécialisés.

Depuis cette annonce, saluée chaudement en décembre dernier par le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), une poignée de médecins spécialistes ont écrit au Devoir pour manifester leur étonnement, voire leur irritation. Un fait rare. Interrogée à ce propos, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) a convenu, sans vouloir commenter, que la décision officialisée cet hiver par Québec et le Collège des médecins suscite «un inconfort» chez ses membres.

Parmi ceux qui ont pris la plume pour dénoncer cette décision, un seul a accepté notre invitation à témoigner, soit le chirurgien montréalais Yves Bendavid. D'entrée de jeu, celui-ci s'est défendu de vouloir casser du sucre sur le dos de ses collègues omnipraticiens, qui occupent «une place capitale et essentielle» dans le réseau de la santé. Encore moins de vouloir jeter de l'huile sur le feu qui couve déjà entre les deux groupes en négociations avec Québec.

Mais voilà, ce bout de papier lance un message contradictoire sur le rôle de chacun dans la chaîne de prestation des soins, estime le Dr Bendavid. «Dans la pratique quotidienne, on ne s'attend pas à ce que le médecin de famille fasse de la médecine spécialisée. On s'attend à ce qu'il donne des soins généraux. Quand un patient se présente avec une pathologie, on attend de lui qu'il soit capable d'initier une thérapie de première ligne, une étape, peut-être deux.

Si ça ne marche pas, on s'attend à ce qu'il réfère ce patient à un spécialiste.»

Or, auréolé de ce nouveau titre, le médecin généraliste devient lui aussi un spécialiste, et ce, sans formation additionnelle ni changements dans sa pratique quotidienne. «C'est ça qui pour nous est un peu choquant. On a ce diplôme-là qu'on a mérité après cinq, six, sept ou huit ans d'études et combien de compromis familiaux, financiers ou autres. On travaille fort pour maintenir ces compétences. Et voilà que ces gens-là reçoivent le même petit papier par la poste sans rien faire de plus. Forcément, tout cela revient un peu à ternir le nôtre», déplore celui qui fait carrière à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Ce n'est pas l'avis du président de la FMOQ, le Dr Louis Godin, pour qui cette reconnaissance professionnelle longuement réclamée allait tout simplement de soi. «Elle témoigne de l'évolution qu'a connue cette profession au cours des années et vient attester que cette approche très spécifique est aussi valable que n'importe quelle autre médecine spécialisée», que ce soit la cardiologie ou la chirurgie, avait-il confié au Devoir au lendemain de cette décision.

C'est mal comprendre le rôle de chacun, croit pourtant le Dr Bendavid. «Le médecin spécialiste est un médecin de pointe alors que le généraliste est un médecin qui s'occupe des choses de base, par essence moins complexes. Ce n'est pas réducteur de le dire ainsi, c'est simplement un état de fait.»

Le geste passe d'autant plus mal que nombreux sont les médecins de famille qui renvoient un peu trop promptement leurs patients en deuxième ligne, ajoute le Dr Bendavid. «Il n'est pas normal qu'un spécialiste doive faire des investigations complètes parce qu'on a négligé de le faire en première ligne. [...] Comme il est anormal que je sois le premier à dire à un patient fumeur qu'on m'a référé pour une hernie que le tabagisme est un facteur de risque.»

Il y a «beaucoup de "dumping" qui se fait de la première ligne vers la deuxième ligne», confirme le président des médecins spécialistes, le Dr Gaétan Barrette. «Nos membres se plaignent de recevoir des patients qui n'ont pas été pris en charge en première ligne. [...] Dans certaines spécialités, cela peut toucher jusqu'à 20 % de la pratique. En néphrologie par exemple, des traitements de première intention pour un premier épisode d'hypertension sont faits de plus en plus chez le spécialiste, alors que ça aurait dû être fait par l'omnipraticien.»

Ces doléances ne sont pas neuves. Mais elles sont en quelque sorte ravivées par le présent débat, croit le Dr Barrette. Même si sa fédération n'entend pas y prendre part, cela n'empêche pas son président de déplorer «un inconfort entre les deux groupes». Et d'en déplorer les conséquences. «Cet inconfort-là se cristallise quand, en plus, on joue la "game" des titres pour améliorer sa rémunération comme on le fait ici. [...] Le problème, c'est que ce débat-là occulte tous les autres problèmes de la santé. Ça n'améliore pas le réseau de la santé, ni l'accès aux soins ou leur organisation.»
10 commentaires
  • Pierre Cossette - Inscrit 10 février 2011 06 h 23

    Lire entre les lignes ...

    nos bons médecins spécialistes et leur opulent porte-parole à 400 mille par année ne veulent pas que les médecins généralistes à 200 mille par année réduisent l'écart salarial qui les séparent. Que penser de nos bonnes infirmières au bord du burn-out et nos préposés qui pataugent dans l'amertume à longueur de journée. Plaignez-vous le ventre plein nos bons docteurs. Bien loin de nos médecins de campagne à cheval et de leur vocation.

  • Socrate - Inscrit 10 février 2011 06 h 26

    botox

    Pas besoin d'être spécialiste pour savoir qu'il faut maigrir pour être en santé, mais cela étant, ce n'est pas tant de nouveaux dermatologues privés au Botox dont nous avons besoin que de bons gérontologues habilités à faire un peu de tout ce que les spécialistes ne savent pas encore faire. Voilà!

  • Francois - Inscrit 10 février 2011 07 h 32

    Qualité de soins menacé sans doute?

    Si les médecins non spécialistes envoient directement leur patient en 2ième lignes et qui n'assume et assure pas pas la première. Qu'est-ce que ça va être si on les autorise à investiguer davantage les patients. Il semble régner entre corps médicale une forme de malignité à respecter leur responsabilité et de les assumer. La qualité des diagnostique et des soins est sûrement mis en jeu.

  • France Marcotte - Inscrite 10 février 2011 09 h 11

    Les "choses de base"

    La chose de base, c'est la personne, dans son intégralité. C'est passablement complexe il me semble... Si le médecin généraliste exerçait son métier avec les moyens nécessaires, il deviendrait le spécialiste de la personne, en tenant compte de tous les facteurs qui entrent en jeux dans son état de santé: psychologiques, sociaux, environnementaux, etc.
    Le spécialiste, lui, n'en considérera-t-il pas toujours seulement une partie, aussi complexe soit-elle?
    Il faut bien que quelqu'un regarde le patient dans les yeux et autour de lui. Ce devrait être le rôle du spécialiste en médecine familiale.

  • alen - Inscrit 10 février 2011 09 h 34

    Tôt ou tard, on a ce qu'on mérite

    À force de rogner, gruger, tripoter, de mille et une façons, les salaires des uns, des autres, dans la Santé, dans l'Éducation, dans la Justice, dans la Fonction publique, de créer des iniquités entre les juges et les procureurs, entre les médecins spécialistes, les médecins généralistes et les infirmières, entre tout le monde et tous le monde quoi, on aboutit à ce genre d'inconfort, de <malaise>, de tensions, et éventuellement <de crise> que ce gouvernement semble plus habile à générer qu'à résoudre.

    Et cette Michelle Courchesne, que je ne peux plus voir ou entendre, qui raconte son monde à la Télé (Le monde selon Michelle) encore mieux que Fabienne Larouche (le monde selon Fabienne) que je ne peux plus voir non plus. Encore quelqu'un qu'on a décidé de faire vivre à vie (et ses descendants aussi je suppose).