Briser le mur du silence

Photo: Zilon

Derrière les chiffres qui ponctuent la Semaine nationale de prévention du suicide débutant demain, il y a des noms et des visages que l'on tait. Par pudeur, par peur, par indifférence. Un silence qu'il faut briser, déclare un père en deuil dans un essai interactif poignant qui force le Québec à regarder l'irréparable en face.

Il s'appelait Vincent Godin. «Une vieille âme» dans la peau d'un adolescent à l'esprit critique exacerbé qui refusait les réponses toutes faites et voulait «poser des bombes pour faire sauter la connerie». Un esprit libre, un vrai, à fleur de peau, mais aussi un être fragile en proie à une profonde détresse, qui s'est donné la mort le 14 décembre 2009. Il avait tout juste 16 ans.

Son geste définitif a eu l'effet d'une bombe sur sa famille, ses proches, ses amis. Tout l'automne, ils s'étaient battus comme des fous pour obtenir un suivi médical. À sa demande expresse. «Vincent avait fait une première tentative en septembre, raconte son père, Éric Godin. Il voulait qu'on l'aide. On s'est démenés, mais nous étions dans un vrai champ de mines. Et le 14 décembre, on a mis le pied sur une mine antipersonnel.»

Le choc a été brutal. «J'ai été amputé de la moitié de moi-même», raconte aujourd'hui ce peintre et illustrateur qui lance demain un essai interactif extrêmement personnel. Cette Lettre à Vincent - Lettre d'un père à son fils suicidé, magnifiée par des illustrations et un environnement sonore signés Zïlon, est d'abord un exercice de mémoire poignant. «Tu as été, tu es et tu seras ma respiration, mon inspiration. Je serai ta continuation jusqu'à mon expiration», y confie le père endeuillé.

L'essai produit et mis en ligne par l'Office national du film (ONF) est aussi un cri du coeur et un appel à la mobilisation. Éric Godin croit en effet que le Québec ferme les yeux sur la détresse des suicidés et de leur famille. «La détresse de Vincent était profonde, aiguë. On a eu un peu d'aide à la fin, mais le suivi a été inadéquat et il était trop tard. Le système a failli. Et pas seulement avec nous. Cette histoire, je l'ai trop entendue. La santé mentale est le parent pauvre de notre réseau de la santé.»

Comme société, le Québec a aussi une réflexion à faire, affirme aujourd'hui l'artiste. «La mort, la maladie mentale, le suicide, ça n'existe pas. Personne n'en parle. Et personne ne veut en entendre parler.» Il faut dire que le sujet est sensible. Les médias eux-mêmes préfèrent généralement se taire, de peur que leurs écrits aient un effet de contagion. «Foutaise! répond Éric Godin. Il faut briser le mur du silence. En ne le faisant pas, on nie cette réalité. Pire, on dit que le suicide est acceptable alors qu'il ne l'est jamais.»

Il ne s'en cache pas. Ce père rêve du jour où les Québécois ouvriront les yeux et les oreilles sur la détresse de ceux qui souffrent en silence. «Je refuse les statistiques à l'exception d'un seul chiffre: trois. Trois personnes s'enlèvent la vie tous les jours au Québec. Dont un jeune. Si on osait rendre publics les noms de ces personnes, si on montrait leur visage en ouvrant les téléjournaux. [...] L'impact serait phénoménal.»

Mettre un nom et un visage sur une réalité cruelle. Une âme et une voix aussi. À sa manière, c'est ce que l'artiste a fait dans sa lettre parue aussi sous forme de recueil aux éditions du Passage et téléchargeable gratuitement sur le site dédié à la mémoire du jeune homme. «J'ai réalisé que ceux qui ont été confrontés au suicide ne savent pas comment communiquer leur expérience, leur douleur. Moi, mon boulot, c'est de communiquer. C'est pour ça que j'ai fait tout ça.»

Et, bien sûr, pour donner un sens à ce qui n'en aura jamais. Dans l'esprit d'Éric Godin, le suicide restera toujours une option inacceptable, une «solution permanente à un problème souvent temporaire». Mais ce n'est pas une raison pour le nier pour autant. «J'aurai toujours deux garçons. Il faut maintenant que j'apprivoise l'idée qu'il y en a un qui, physiquement, n'est plus là. Mais il va vivre à travers moi, à travers sa famille, à travers ses amis.»

C'est peut-être là l'essence même du deuil. «Le deuil, expérience la plus bouleversante pour l'être humain, peut conduire à une prise de conscience profonde qui débouche sur la métamorphose d'un individu, d'une famille, d'une société. C'est peut-être cela que Vincent voulait provoquer lorsqu'il parlait de "poser des bombes". Si parents, amis et nous tous entendons l'appel et le message inspirant de Vincent, alors, sa mort n'est pas inutile», a écrit Michel Trozzo, psychothérapeute chez Alfred Dallaire Memoria, dans sa préface à la très belle Lettre à Vincent.

Pour tous les autres qui n'ont pas connu Vincent, cet essai interactif demeurera un exercice de lucidité essentiel. À feuilleter sur le site du jeune homme (www.vincentgodin.com) et surtout à voir et à entendre dès demain sur le site de l'ONF (www.onf.ca/lettreavincent), qui a fait de la santé mentale un axe de création prioritaire.

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