Bras de fer sur les sites d'injection supervisée

La distribution de matériel stérile d'injection ne suffit pas à enrayer l'épidémie de transmission du VIH et du virus de l'hépatite C (VHC) chez les utilisateurs de drogues injectables, explique ce rapport d'une soixantaine de pages, que l'on trouve sur le site du ministère.<br />
Photo: Agence Reuters Bor Slana La distribution de matériel stérile d'injection ne suffit pas à enrayer l'épidémie de transmission du VIH et du virus de l'hépatite C (VHC) chez les utilisateurs de drogues injectables, explique ce rapport d'une soixantaine de pages, que l'on trouve sur le site du ministère.

L'implantation des sites d'injection supervisée (SIS) suscite un véritable bras de fer entre le ministère de la Santé et des Services sociaux et le directeur national de santé publique, selon des documents obtenus par Le Devoir.

Le ministère a retenu sous embargo, pendant un an, un rapport d'un comité-conseil qui recommande, noir sur blanc, l'ouverture de SIS, des endroits désignés où les utilisateurs de drogues injectables (UDI) peuvent se piquer, avec du matériel stérile, sans craindre d'être appréhendés par la police.

Le directeur national de santé publique et sous-ministre adjoint, Alain Poirier, était prêt à diffuser le rapport dès le mois de mai 2009, révèlent des documents obtenus en vertu de la loi sur l'accès à l'information. Or, l'étude a été placée sous embargo, pour être finalement publiée en mai 2010, seulement.

La distribution de matériel stérile d'injection ne suffit pas à enrayer l'épidémie de transmission du VIH et du virus de l'hépatite C (VHC) chez les utilisateurs de drogues injectables, explique ce rapport d'une soixantaine de pages, que l'on trouve sur le site du ministère.

«Lorsque l'on remet du matériel d'injection stérile à quelqu'un, mais en lui refusant la possibilité de s'injecter sur place, la prévention des infections et des autres méfaits liés à la consommation de drogue demeure limitée», affirme dans ce rapport le Comité-conseil sur la prévention du VIH et du VHC chez les personnes utilisatrices de drogues.

En effet, le quart de la clientèle des sites de distribution de seringues, tels que Cactus à Montréal, finit par s'injecter dans les lieux publics, à défaut d'un meilleur endroit.

«Les services d'injection supervisée sont un moyen complémentaire pour réduire les méfaits liés à la consommation de drogue, ajoute le rapport. [Ce] sont des espaces sécuritaires où les personnes utilisatrices de drogues peuvent faire leurs injections avec du matériel stérile, dans le calme, en ayant la possibilité de recevoir au besoin des soins offerts par des professionnels de la santé ou d'être dirigés vers des traitements de la dépendance.»

À qui la faute?

Dans sa correspondance avec le sous-ministre à la Santé, Jacques Cotton, le Dr Poirier en rajoute. Il réitère son souhait de diffuser le document, tout en précisant qu'il n'engage que l'opinion de ses auteurs. En effet, le rapport précise clairement qu'il ne s'agit pas des orientations du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Les documents obtenus par Le Devoir ne permettent pas de déterminer pourquoi la publication du rapport a traîné pendant un an.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc, a publiquement exprimé par le passé ses réserves quant à l'implantation des SIS. Le ministre a dit qu'il préférait attendre l'issue du litige sur le seul site d'injection au Canada, Insite à Vancouver, avant de se prononcer.

Le gouvernement Harper tente de faire fermer ce site d'injection depuis deux ans, sans succès. À ce jour, les tribunaux de la Colombie-Britannique ont tous tranché en faveur d'Insite. La cause sera entendue par la Cour suprême du Canada.

L'automne dernier, le président du conseil de Cactus, Louis Letellier de Saint-Just, a dénoncé publiquement l'attentisme du ministre Bolduc. «Les écueils sont moins nombreux que l'on pense. Ils sont surtout politiques», avait-il dit.

Sans égard aux positions du gouvernement Charest, Cactus (à Montréal) et Point de repères (à Québec) ont l'intention d'ouvrir leur site d'injection dès l'été prochain. Les deux sites d'échange de seringues et de matériel stérile font le même constat que le reste de la communauté scientifique.

Les épidémies de VIH et d'hépatite commandent l'ouverture de SIS pour remédier à un véritable problème de santé publique. À Montréal, 19 % des UDI sont porteurs du VIH, et 68 % ont contracté l'hépatite C. À Québec, 11 % des UDI ont le VIH, et 64 % l'hépatite C.

Des voix discordantes

Les documents obtenus par Le Devoir révèlent par ailleurs que les autorités se soucient beaucoup de la perception de la population à l'égard des politiques de réduction des méfaits et des UDI. Cinq études sur la question ont été réalisées depuis le printemps 2009.

Ces sondages révèlent que la perception qu'a la population des utilisateurs de drogues injectables est «assez négative». Un répondant sur deux les associe «à un certain facteur de risque, de danger».

L'ouverture aux politiques de réduction des méfaits dépend largement de la perception des citoyens à l'égard des UDI. Ceux qui réduisent la consommation de drogue à une affaire de délinquance et de criminalité sont beaucoup plus réfractaires aux politiques de réduction des méfaits. À l'inverse, ceux qui perçoivent les UDI comme des personnes en détresse, nécessitant des soins, sont plus ouverts.

La Direction générale de santé publique, qui a commandé ces études, constate que l'appui aux programmes d'échange de seringues est resté relativement stable au fil des ans, passant de 75 % en 2001 à 70 % en 2009. L'appui aux sites d'injection supervisée est passé de 54 % à 63 % pour la même période. 
11 commentaires
  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 27 janvier 2011 06 h 36

    j'appuie les SIS

    C'est malheureux, mais des gens utilisent des drogues dures par injection malgré la prohibition ; d'après moi, la meilleure approche n'est pas de se cacher la tête dans le sable mais de trouver des moyens de gérer la situation et amoindrir les risques.

    Dans ce sens, j'appuie les SIS. Surtout si on y teste la composition de ce que la personne a acheté, histoire d'être éclairée sur ce qu'elle consomme réellement ; un vendeur qui vendrait du stock insalubre se ferait boycotter rapidement.

    Guillaume Blouin-Beaudoin

  • Kali Beru - Inscrit 27 janvier 2011 08 h 46

    Pas dans ma cour

    Malgré que la majorité des intervenants sur le terrain et la communauté scientifique soient pour,(voir le site de Insite, The Lancet publie en 2005 un article très positif à leur égard: http://www.communityinsite.ca/science.html)
    il est regrettable que la volonté politique tente de détruire des années de progrès dans le domaine.Les SIS, en plus de permettre une baisse significative du nombre d'overdoses et d'infections, offre un lien vers des ressources en réadaptation. Ici à Québec, le site d'échange de seringues se situe dans le quartier St-Roch en fort développement ce qui irrite les commerçants qui s'y installent.Ceux-ci feraient des pressions pour faire fermer le site dans son emplacement actuel (selon un commerçant). Je pense que le problème des UDI est avant tout un problème de santé publique et il est depuis longtemps démontré que la répression et l'ignorance n'y change rien, au contraire. Nous sommes rendus plus loin que cela, je souhaite que les élus et la population fassent ce bout de chemin.

  • Christine Arsenault - Abonnée 27 janvier 2011 09 h 03

    Rentabilité probable

    Selon un article du Journal de l'Association Médicale Canadienne, des centres comme celui de Vancouver permettrait de diminuer les dépenses en traitements pour le VIH au point que leur impact financier net serait positif, en plus de sauver de nombreuses vies.
    http://www.cmaj.ca/cgi/content/full/179/11/1143?ma

  • Francois - Inscrit 27 janvier 2011 09 h 42

    Cessons de jouer les puritains et se mettre la tête dans le sable

    Le problème de consommation de drogue existera toujours. Cessons de jouer les puritains et se mettre la tête dans le sable. Des gens souffrent et sont trop faible pour trouver une solution constructive à leur problème. Ces personnes font tout de même partie de la race humaine et nous avons la responsabilité sociale de les aider et de diminuer les risques pour leur santé et non pas de soutenir leur consommation mais un lieu sécurisé et fermé pour la sécurité de tous. Bravo au courage de SIS

  • maxou3563 - Inscrit 27 janvier 2011 10 h 30

    C'est une question de bon sens

    ''Les épidémies de VIH et d'hépatite commandent l'ouverture de SIS pour remédier à un véritable problème de santé publique.''

    Selon moi, une approche 'individualisée' du problème en vient à rejeter le blâme sur le problème (la maladie) en lui faisant porter l'étiquette de sa cause (les seringues usées).

    Mais si on aurait une approche plutôt 'socialisée' et intégratrice en termes de soins et de besoins, on considérerait le problème comme étant bien le potentiel de transmission de maladies (par les seringues), et la cause comme étant ce qui découle justement de ce stéréotype de pureté morale concernant cette vision où l'individu est le seul porteur de son déterminisme, soit qu'il est le seul à blâmer pour son comportement lorsqu'il est dégagé des normes admises...
    Ainsi on rejette une cause sociale, par souci de moralité!

    Mais l'homme recherchant de meilleures conditions afin de se bien savoir appartenir à la communauté, il serait donc exigible qu'il puisse en ce sens le faire en toute sécurité en attendant d'autres ouvertures.

    Je sais donc bien qu'il ne sagit que de déterminisme, mais bien de déterminisme social et non pas seulement de choix individuel.
    Il faudrait donc selon moi reconsidérer les approches aux sentiments de dignité et à la liberté d'expression comme étant partie prenante d'un cadrage tissé du milieu, de l'éducation et de la référence sociale.

    Mais si l'on ne connaît pas de meilleures références que le système actuel pour évaluer les champs de nos possibilités, nous créons un dilemme tel celui où un prisonnier n'aurait plus de libre consentement que sous l'approbation de l'ensemble de la population.
    Ceci étant un problème en soi...
    Avant que l'ensemble de la population ne soit menacée par un fléau de plus à l'échelle sociale et hygiénique, j'espère que l'on saura bien vite prendre la mesure du changement qui nous appelle.
    Faut regarder en avant, je vous prie,
    merci, maxou