Des isotopes médicaux sans réacteur nucléaire

Désireux de réduire sa dépendance aux réacteurs nucléaires, le gouvernement Harper a jeté hier les bases d'un approvisionnement «plus fiable et plus durable» en isotopes médicaux. La fermeture forcée de Chalk River aura servi d'aiguillon à ce pari qui repose sur deux technologies émergentes. Le pas est intéressant, mais il ne suffira pas à mettre le pays à l'abri d'une nouvelle crise, préviennent les médecins spécialistes en médecine nucléaire.

Les déboires de Chalk River, où se fabrique près de la moitié des isotopes médicaux employés dans le monde, ont forcé la main des chercheurs qui se sont mis en tête de perfectionner une méthode fiable permettant de produire le fameux technétium sans recourir au nucléaire. Cet isotope est employé dans environ 80 % des procédures de diagnostic utilisées en médecine nucléaire pour détecter des cancers ou des troubles cardiaques par exemple.

Le gouvernement Harper annonçait hier le financement de quatre projets: trois en Saskatchewan et un au Québec. Deux font appel à des technologies d'accélération linéaire, les deux autres à un cyclotron. Le plus ambitieux est sans doute celui du Centre de recherche clinique Étienne Le-Bel du Centre hospitalier de l'Université de Sherbrooke (CHUS) qui entend démontrer qu'il est possible de produire du technétium en quantité suffisante pour alimenter la moitié du Québec en faisant appel à un cyclotron.

L'équipe a déjà montré qu'elle est capable de produire du technétium identique à celui produit à Chalk River avec un cyclotron de faible énergie. Avec un cyclotron plus puissant, financé en grande partie par Québec, elle entend montrer qu'il serait possible de sécuriser la production d'isotopes partout sur le territoire canadien. «Si nos projections se réalisent, nous avons calculé qu'il suffirait de huit cyclotrons pour combler les besoins», explique le Dr Roger Lecompte, chef scientifique en imagerie moléculaire.

Une distribution à revoir

Mais le pari n'est pas gagné d'avance. Le technétium a une demi-vie de six heures, contrairement à son précurseur produit par les réacteurs nucléaires dont la demi-vie est de 68 heures. «Il va falloir revoir la logistique de distribution du produit. Actuellement, la livraison se fait une fois par semaine. Avec le cyclotron, il va falloir passer à des livraisons quotidiennes», convient le Dr Lecompte.

Pour le milieu médical, le casse-tête s'annonce difficile, voire insoluble, tempère le Dr Daniel Picard, secrétaire trésorier de l'Association des médecins spécialistes en médecine nucléaire du Québec. «Cela réduit considérablement notre marge de manoeuvre. Il ne faut pas oublier qu'il y a un délai d'utilisation qui s'ajoute pour certains examens. Et ça complique drôlement la distribution qui sera beaucoup plus chère parce qu'elle sera quotidienne plutôt qu'hebdomadaire.»

Les coûts ne devraient pas en souffrir, affirme au contraire le Dr Lecompte en rappelant que la construction d'un cyclotron coûte environ trois millions contre un milliard pour un réacteur nucléaire. «Nous nous attendons à des prix compétitifs. La méthode est aussi plus écologique puisqu'elle ne requiert pas d'uranium enrichi et ne génère presque pas de déchets radioactifs.»

La méthode développée par le CHUS n'est pas sans intérêt, convient le Dr Picard, mais elle ne donne qu'une marge de manoeuvre très limitée au milieu de la santé. «J'ai l'impression qu'on est en train de dire "on coupe les barrages hydroélectriques et on met des génératrices dans toutes les maisons". Tout comme les génératrices ne remplaceront jamais une rivière, le cyclotron ne sonnera vraisemblablement pas la fin des réacteurs nucléaires.»

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 janvier 2011 07 h 56

    «clinique Étienne Le-Bel» ou «clinique Étienne-Le Bel» ?

    C'est comme Jeanne-Le Ber, la circonscription, si je ne m'abuse.