Crise aiguë en gynécologie

«Un suivi de grossesse raté, ça ne fait pas de bruit. Un cancer diagnostiqué trop tard, à peine plus. [...] C’est tragique, mais ça ne fait pas de bruit comme un mort à l’urgence.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Un suivi de grossesse raté, ça ne fait pas de bruit. Un cancer diagnostiqué trop tard, à peine plus. [...] C’est tragique, mais ça ne fait pas de bruit comme un mort à l’urgence.»

Des femmes qui accouchent sans avoir été suivies sont désormais chose quotidienne au Québec. Tout comme on diagnostique de plus en plus de cancers gynécologiques avancés, faute de ressources. C'est que la crise en obstétrique et en gynécologie a atteint un sommet inégalé, affirme le président de l'Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ). Et il n'y a rien dans les cartons à Québec pour redresser la situation, accuse le Dr Robert Sabbah.

En entrevue avec Le Devoir, le Dr Sabbah n'a pas mâché ses mots pour illustrer le péril qui guette cette spécialité pressurisée par la «gestion complètement déconnectée» du ministère de la Santé et des Services sociaux. Le président de l'AOGQ a pu jeter un oeil au nouveau plan quinquennal de planification des effectifs médicaux qui sera rendu public le mois prochain. Et ce qu'il a vu l'a renversé.

Son domaine a beau être soumis à de fortes turbulences en raison d'une pénurie de 50 obstétriciens-gynécologues, Québec a sciemment choisi d'en faire fi en proposant le statu quo, s'indigne le Dr Sabbah. «Un suivi de grossesse raté, ça ne fait pas de bruit. Un cancer diagnostiqué trop tard, à peine plus. [...] C'est tragique, mais ça ne fait pas de bruit comme un mort à l'urgence. [...] Ce que j'en comprends, c'est que la santé de la femme est le parent pauvre de la médecine au Québec.»

Ce statu quo lui paraît d'autant plus condamnable qu'il ne tient pas compte du mini baby-boom — qui s'est stabilisé cette année — ni du nouveau programme gratuit de procréation médicalement assistée (PMA) qui prévoit 3500 cycles cette année et 1000 de plus à terme. À l'époque, le ministre de la Santé, Yves Bolduc, avait pourtant promis des ressources supplémentaires pour faire face à ces nouvelles grossesses: des lits, du personnel, du matériel. Six mois plus tard, rien ne s'est encore matérialisé, dénonce le Dr Sabbah. «Je trouve cela parfaitement scandaleux.»

Tout cela vient ajouter un poids supplémentaire sur les épaules de ces spécialistes déjà aux prises avec un gros problème d'effectifs. Sur les 417 gynécologues québécois, la moitié a plus de 50 ans, le quart plus de 60 ans. «Au CHUM, quatre de ces spécialistes ont plus de 75 ans. Évidemment, ceux-là ne font plus de garde, mais le ministère les calcule quand même dans sa planification, ce qui force les plus jeunes à faire plus que leur part», raconte le président de l'AOGQ.

Quant à la relève, majoritairement féminine, elle n'a pas l'intention de maintenir encore longtemps ce rythme. «Ça, ça veut dire que la crise ne fait que commencer», anticipe le Dr Sabbah. Son association a donc proposé des aménagements au ministre: des demi-tâches, un calcul réel des forces en présence qui tienne compte de ceux qui ne font plus de garde ou pas d'obstétrique. Rien n'a été retenu. «Le ministère a choisi une approche strictement populationnelle qui ne tient pas compte de ce déséquilibre, ni de la lourdeur de la tâche dans les hôpitaux, ni de l'enseignement. C'est déplorable.»

À ce jeu complexe, Montréal, déjà très fragile, ressortirait encore plus défavorisée, calcule l'association. L'automne dernier, le ministre de la Santé, Yves Bolduc, s'était réjoui du fort taux de natalité à Montréal, allant jusqu'à dire que son ministère «n'avait pas prévu tant d'accouchements». Il avait alors promis d'augmenter le nombre d'obstétriciens et de hausser de 5 % à 10 % la capacité d'accueil en obstétrique à Montréal. Rien de tout cela n'aurait été retenu dans les plans quinquennaux, selon le Dr Sabbah.

Les régions ne seraient pas plus choyées, elles qui ont déjà du mal à assurer ne serait-ce que les services essentiels. «Toutes les semaines, nous recevons des appels de détresse des directions de santé publique qui font face à des ruptures de services. Ce sont souvent nos vieux médecins qui vont dépanner. Mais, bientôt, ils ne seront plus là et il n'y aura personne pour les remplacer.»

Ce n'est pas faute de candidats. La spécialité a beau être parmi les plus exigeantes avec ses gardes et ses quarts de nuit, les étudiants en médecine sont encore nombreux à poser leur candidature. Mais voilà, les facultés reçoivent trois fois plus de propositions qu'elles n'en retiennent en raison des quotas ministériels. Parmi ceux qui sont retenus et qui décident de se spécialiser, certains ne se trouvent pas de poste au retour de leur stage de perfectionnement (fellowship).

Tous ces éléments font dire au Dr Sabbah que cette spécialité est «en danger» au Québec. Le constat le heurte d'autant plus qu'il a des solutions à proposer, mais personne ne veut l'écouter à Québec, affirme-t-il. En faisant cette sortie, le gynécologue-obstétricien espère en quelque sorte forcer les choses. Il est conscient toutefois que les problèmes vécus par sa spécialité ne lui sont pas exclusifs. D'autres spécialités les vivent aussi durement.

Sans oublier les médecins de famille, dont le bras de fer avec Québec est suivi de près par la population. Pas question toutefois de tomber dans la rhétorique des dernières semaines, prévient le Dr Sabbah. La croisade des omnipraticiens est légitime. Mais celle des spécialistes ne l'est pas moins. «Le danger maintenant, c'est d'imaginer que le problème de la santé se résume au manque de médecins de famille. La crise touche aussi durement les spécialités.»
21 commentaires
  • Pierre Miron - Inscrit 14 janvier 2011 07 h 14

    La faute en partie aux facultés de médecine

    Les arguments apportés par le Dr Sabbah sont bien réels. Par contre, la faute peut être en partie attribuée aux Facultés de médecine qui ont par leurs critères d'admission féminisé presque entièrement la spécialité en obstétrique-gynécologie.

  • asclepios - Abonné 14 janvier 2011 08 h 02

    Les informations ne manquent pas...

    et je suis certains qu'il existe des gens capables d'analyser la situation en santé. Malheureusement, lorsque je parle avec des professionnels du milieu, des économistes ou que je lis des compte-rendus d'entrevue, je me rend compte que personne n'a de véritable vue d'ensemble. Chacun est prêt à pointer du doigt un responsable. Pour un, c'est le Collège des médecins, pour un autre, ce sont les gros syndicats, pour encore un autre, ce sont les entrepreneurs privés. Je constate beaucoup de sentionalisme, et ça marche très bien pour susciter des réactions fortes : personne ne veut être malade et délaissé. Mais il se dépense beaucoup d'énergie à dénigrer et peu à réfléchir. Les journalistes aussi ont un travail à faire dans l'élaboration et la diffusion de cette réflexion de société.

  • France Marcotte - Abonnée 14 janvier 2011 08 h 21

    Quel mort crie le plus fort?

    "Ce n'est pas faute de candidats. La spécialité a beau être parmi les plus exigeantes avec ses gardes et ses quarts de nuit, les étudiants en médecine sont encore nombreux à poser leur candidature. Mais voilà, les facultés reçoivent trois fois plus de propositions qu'elles n'en retiennent en raison des quotas ministériels" dit le médecin Sabbah.

    Alors monsieur Miron, s'il vous plaît...
    De plus le docteur Sabbah ajoute: "Parmi ceux qui sont retenus et qui décident de se spécialiser, certains ne se trouvent pas de poste au retour de leur stage de perfectionnement", ce qui paraît tout à fait incompréhensible suite à ce qu'il vient d'expliciter mais on reste dans la brume.
    Une chose est sûre: il y a des morts qui crient plus fort que d'autres selon qui les représente et le ministre de la santé ne sait plus où donner de la tête et que son écoute est sélective.

  • alen - Inscrit 14 janvier 2011 08 h 33

    Ben, voyons donc!

    @ Pierre Miron

    C'est ça, Monsieur Miron, ne pouvant plus blâmer le PQ et Pauline Marois pour la crise, 15 ans après les coupures de 1996, on va maintenant rejeter la faute sur les universités et les femmes... Non mais vous vous rendez compte de ce que vous dîtes?

    Est-ce si difficile de constater, Messieurs les libéraux, libertariens, fans du privé, ou je ne sais quoi, que les libéraux de Jean Charest ont minutieusement préservé les compressions de Lucien Bouchard, ont fait, font, et feront encore du millage la-dessus, tant qu'ils pourront blâmer le précédent gouvernement.

    Ça a marché au-dela de toute espérance, la crédulité des québécois et des québécoises étant sans fond à cet égard. Bon, je vous concède que Michel David, qui se réveille aussi la nuit pour haïr Pauline Marois, entretien bien ce sentiment.

    Et je convie ceux qui voient le privé partout en santé à bien écouter ces âmes bien pensantes qui nous disent par les temps qui courent que le problème en Haïti est qu'il y a beaucoup d'organismes sur le terrain pour aider. Quelle hérésie, hein! La compétition n'est pas une panacée en HaÏti mais une calamité

    Vous avez oublié la phrase de Péloquin (je pense) ou (pour les plus jeunes) vous ne l'avez jamais vu <vous êtes pas tannés de mourir, bande de caves?> au Grand Théâtre de Québec. Ouais! C'est vrai que c'est pas l'endroit le plus fréquenté non plus.

    Il est juste là le problème: on se laisse étourdir, diviser, manipuler, crever, sans jamais se tanner. Vous avez oublié les derniers milles de Robert Bourassa en 1975-1976. Dans ce temps là on savait faire savoir son ras-le-bol... dans la rue!

  • Sanzalure - Inscrit 14 janvier 2011 08 h 55

    Et les sages-femmes ?

    Heureusement pour certaines mères, il y a des sages-femmes qui font du bon travail avant, pendant et après l'accouchement.

    Serge Grenier