Pandémies virales - Le sida, un fléau passé ?

Mark Wainberg, professeur à la Faculté de médecine de l’Université McGill et directeur du Centre sur le sida de Montréal<br />
Photo: Mathieu Bélanger - Le Devoir Mark Wainberg, professeur à la Faculté de médecine de l’Université McGill et directeur du Centre sur le sida de Montréal

Réunis à Lyon dans le cadre des 23es Entretiens Jacques-Cartier, des scientifiques français et québécois se sont penchés sur la question de l'éradication des pandémies virales. Et si le sida cessait de s'imposer comme le fléau que l'on connaît...

Le 23 novembre dernier, la publication des résultats d'une récente étude américaine sur l'utilisation des antirétroviraux comme moyen de prévention du sida a soulevé une vague d'enthousiasme dans la communauté scientifique. Démontrant que les populations à risque diminuaient de moitié leur risque de contracter le virus en prenant ce type de médicaments, l'étude a validé l'idée du traitement comme moyen de prévention.

D'après plusieurs spécialistes, cette récente découverte pourrait signifier une réforme profonde des structures de dépistage et impliquer d'importants changements dans la démarche de prévention du sida. Elle pourrait notamment favoriser l'adoption à grande échelle de la technique du «Test and Treat», une stratégie consistant à tester le plus de gens possible, en particulier les clientèles les plus à risque, et à les traiter dès qu'on dépiste chez eux le virus.

«Il faut savoir que présentement, au Québec, on ne traite qu'environ 80 % des gens testés car, de façon théorique, il n'y a pas d'intérêt à traiter les personnes dont le système immunitaire se défend lui-même au début de l'infection. Le "Test and Treat", lui, prône l'idée de traiter la totalité des gens infectés qui ont été dépistés. Si on décide de traiter ces personnes avec des antirétroviraux même si leur système immunitaire se défend, c'est surtout pour réduire la quantité de virus dans leur sang et dans leurs sécrétions, afin d'éviter qu'elles ne le transmettent aux autres», explique le docteur Bertrand Lebouché, anciennement établi à Lyon et aujourd'hui chercheur à Montréal pour le Clinical Trial Network de l'Université McGill.

Selon certains, l'utilisation de cette technique comme moyen de prévention pourrait permettre de parvenir à une quasi totale éradication du virus, car, en traitant toutes les clientèles, il serait possible de réduire la charge virale communautaire et, par le fait même, d'empêcher toute transmission secondaire.

«Il y a un petit bémol à cette hypothèse: c'est que, pour dire ça, on se base sur des modèles mathématiques ou de recherche. Lorsqu'on fait de la recherche, on suit les individus de façon très serrée. Quand on passe de la recherche ou des modèles théoriques à la vie concrète, l'équation devient beaucoup plus compliquée», souligne M. Lebouché.

Aussi, pour le docteur, la réussite du «Test and Treat» passe nécessairement par une meilleure communication entre les scientifiques et les populations à risque et dépend en partie de la rapidité d'adaptation des lois en vigueur aux réalités engendrées par les récentes découvertes.

«Pour les médecins, il paraît de plus en plus évident que ce qu'il faut faire, c'est traiter le plus grand nombre possible de gens. Mais ça ne veut pas dire que la population, elle, comprend la même chose. Pour que le "Test and Treat" fonctionne, il faut que les gens vulnérables ou risquant de transmettre le VIH voient une utilité au traitement, et ça, c'est beaucoup moins sûr», précise-t-il.

Rappelant que des lois punitives sont toujours en vigueur dans plusieurs régions du monde, le docteur Lebouché estime qu'il y a peu de chances que toutes les personnes à risque acceptent de se soumettre à des tests de dépistage si la législation continue à criminaliser les groupes infectés par le VIH.

Le défi économique

Les problèmes juridiques et communicationnels ne sont pas les seuls auxquels la stratégie de traitement comme prévention est confrontée. Dans un contexte où, en 2009, la croissance mondiale a été négative pour la première fois depuis 1945, le double défi du financement et de la rentabilité économique en est un de taille.

«Il y a de nouveaux systèmes de soins qui se mettent en place et il faut les évaluer parce que ça coûte cher. Traiter 20 % de personnes en plus, même au Québec, c'est un prix important. Il faut tenter de déterminer combien cela coûtera à la société et combien d'infections on pourra éviter grâce à ça. Il faudra examiner ce que la société dépensera à court terme et ce qu'elle pourra économiser à long terme. Même si le sida est une priorité mondiale, on n'y échappe pas», relève M. Lebouché.

D'après une enquête réalisée en 2008-2009 par ONUSIDA et la Banque mondiale dans 61 des pays les plus touchés, la crise fait peser une grave menace sur la pérennité financière des programmes sur le sida, ce qui inquiète les chercheurs concernés. «La capitale de la recherche biomoléculaire au Canada, c'est le Québec. Il faut conserver cette force-là. Nous devons être fiers de ce que nous avons établi et trouver des moyens de soutenir ce que nous avons. Il faut continuer à progresser et nous ne pourrons pas le faire si nos budgets sont trop limités», souligne le docteur Mark Wainberg, professeur à la Faculté de médecine de l'Université McGill et directeur du Centre sur le sida de Montréal.

Le paradoxe de la prévention


Bien qu'il avoue être optimiste à propos de la stratégie du «Test and Treat», le docteur Lebouché rappelle qu'il n'existe point de solution miracle. Aussi, à son avis, il est nécessaire d'être très vigilant à l'égard du paradoxe de la prévention. «Ce que je veux dire par là, c'est qu'il est très difficile de maintenir un plan de prévention sur le long terme, parce que, lorsqu'il commence à être vraiment efficace, les gens ont tendance à oublier la gravité de la maladie et ne perçoivent que les effets secondaires du traitement.»

Un autre problème que soulève l'idée de prévention par les antirétroviraux est que si ceux-ci sont susceptibles de faire considérablement chuter les risques de transmission du sida, ils n'ont toutefois aucun impact sur les autres infections transmissibles sexuellement (ITS), comme la gonorrhée, la syphilis et le papillomavirus. D'après le docteur Wainberg, le succès de l'utilisation des antirétroviraux comme stratégie de prévention passe aussi par la nécessité de bien sensibiliser la population à cette réalité.

«Le taux de transmission de plusieurs ITS est maintenant plus élevé qu'il y a cinq ans car, aujourd'hui, beaucoup de gens misent sur les médicaments pour les protéger. Ils se disent que, s'ils tombent malades, on pourra les traiter. Mais il faut savoir que les antirétroviraux n'ont aucun effet sur la transmission des autres ITS. Ce n'est pas parce qu'on a moins de chances d'être infecté par le VIH qu'on doit cesser de se protéger contre les autres infections.»

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • jcm - Inscrit 6 janvier 2011 10 h 17

    le sida, c'est fini .

    Pourquoi NE PAS se faire dépister ?

    Les raisons sont tellement nombreuses que je ne vais pas m'épancher dessus. En France, les campagnbes incitant au dépistage mettent l'accent sur le risque de mourir si l'on n'est pas dépisté immédiatement. Ici, à la lecture de votre article, on comprend que ces campagnes ont une toute autre motivation : les traitements pris immédiatement et régulièrement rendent les séropositifs non contaminants même s'ils ne mettent pas de capote. Si tous les séropositifs étaient dépistés de force , en moins de 2 ans les nouvelles contaminations disparaissent quasiment toutes, le sida est vaincu. Possibilité qui n'a rien de théorique et qui repose en réalité sur des choix politiques plus qu'écàonomiques ( cette solution étant même économiquement très rentable à moyen terme ).

    Se préserver des autres MST ? par les médicaments, oui, par la poursuite de la frustration sexuelle , non !
    les MST repartent toutes sauf le VIH pour les raison que l'on vient de lire. Or, les stratégies de prévention sexuelle par la peur sont vouées à l'échec . vaincre les MST ne peut en aucun cas se faire par la capote qui est une entrave. Se libérer de la capote et autres entraves de tous ordres est un but inavoué mais constant de l'humanité.

    La peur du sida éloigné beaucoup de gens qui se faisaient suivre du dépistage des MST ordinaires, qui pourraient à l'avenir être moins bien soignées et prévenues qu'autrefois.

    les politiques de prévention sexuelle doivent se repenser sous le regard de la banalisation. Il faut dire la vérité, rassurer les gens , pour qu'il se fassent soigner et ne plus être contaminants : il faut dire : le sida , c'est fini...et pas seulement le savoir !

    on est loin de ce discours ,qui pourtant va s'imposer, et qui est en marche de façon aussi souterraine que certaine.