Le livre au chevet des prématurés

Adeline en compagnie de son conjoint Jean-François, qui fait la lecture à leur nouveau-né.<br />
Photo: Daniel Héon Adeline en compagnie de son conjoint Jean-François, qui fait la lecture à leur nouveau-né.

Faire la lecture aux nouveau-nés. L'idée peut paraître saugrenue, mais pour les familles qui se retrouvent malgré elles aux soins intensifs, cette échappée aurait des vertus insoupçonnées. Une étude québécoise montre que le livre peut en effet apporter un sentiment d'intimité et de contrôle autrement difficiles à atteindre dans cet univers hypermédicalisé.

Neuf jours seulement et déjà habituée à la petite musique des mots. «Quand on lui fait la lecture, notre fille semble plus calme. Sa respiration est plus paisible, elle ne pleure pas», raconte Adeline, sa mère, avec toute la tendresse du monde dans la voix. Ces instants volés au réel par la force de l'imaginaire sont rapidement devenus essentiels au jeune couple qui se prépare à un long siège à l'Unité des soins intensifs pour nouveau-nés (USIN) de l'Hôpital de Montréal pour enfants.

Née à 33 semaines, la petite passera les prochaines semaines sous la supervision médicale étroite des néonatalogistes. Branchée de toutes parts à l'abri d'une isolette, elle sera au centre du ballet incessant de soins qui caractérisent cette unité bien spéciale qui accueille des nouveau-nés luttant pour leur vie. Pour les parents propulsés dans un univers où la machine fait écran aux sentiments, l'expérience est forcément déstabilisante.

«Les premiers jours qui suivent la naissance sont importants. L'enfant apprend à reconnaître la voix de ses parents, ce qui leur permet de tisser des liens», explique Janice Larivière, l'auteure principale de cette étude. Mais ce qui se fait naturellement à la maison est loin d'être une évidence quand la maladie et la prématurité font irruption sans crier gare. «Les parents doivent apprivoiser l'idée que leur enfant a besoin de soins aigus qui nécessitent un appareillage complexe. Ils doivent interagir avec le personnel médical. Tout cela crée une barrière entre eux et leur enfant», raconte l'infirmière.

Rien n'est pourtant plus important que cette relation qui se construit dès les premières heures. Encore hier, des chercheurs de l'Université de Montréal et du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine levaient le voile sur une étude publiée dans Cerebral Cortex qui montre clairement que la voix de la mère joue un rôle bien spécial dans l'activation du cerveau du nouveau-né.

Des enregistrements réalisés dans les 24 heures suivant la naissance ont en effet révélé que des parties du cerveau du nouveau-né ne réagissent qu'à la voix de sa mère, soit celles qui sont responsables de l'apprentissage linguistique. Quand c'est une autre voix féminine qui se fait entendre, les sons n'activent que les parties du cerveau responsables de la reconnaissance de la voix. «C'est une recherche stimulante [...] qui indique, scientifiquement parlant, que la voix de la mère est spéciale pour les bébés», explique la chercheuse principale, Maryse Lassonde.

C'est aussi une preuve de plus de la nécessité de créer un espace pour aider les parents à surpasser les barrières qui s'élèvent entre eux et leur bébé dans les unités de soins intensifs. Dans ce dessein, Janice Larivière s'est inspirée du programme Books for babies développé par un médecin de l'Université du Missouri, aux États-Unis. «J'ai communiqué avec la coordonnatrice. Je me suis aperçue que même s'ils avaient adopté le programme, ils n'en avaient jamais mesuré les impacts.»

Aidée de la Dre Janet Rennick, qui cosigne cet article paru ce mois-ci dans le Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, Janice Larivière a donc suivi 120 familles. La moitié a fait la lecture à son poupon pendant son séjour. L'autre a servi de groupe témoin. «Nous voulions savoir si le fait de lire à l'USIN permettait de resserrer le lien entre les parents et leur bébé, et si cela motivait les parents à continuer la lecture chez eux», raconte l'infirmière.

Les résultats, qui marquent une première dans ce domaine, ont confirmé son intuition. Près de 70 % des parents ont rapporté se sentir plus proches de leur bébé grâce à la lecture. La plupart ont confié avoir développé un sentiment d'intimité et de normalité ainsi qu'une meilleure maîtrise de la situation en tant que parents. De plus, les parents qui lisaient à leur nouveau-né à l'USIN étaient trois fois plus enclins à continuer à le faire à la maison.

Pour Adeline, le livre a permis d'aménager une petite bulle pour elle, son conjoint et leur enfant dans le tourbillon incessant de la néonatalogie. «Franchement, c'est une très bonne idée. Le fait d'avoir une histoire à raconter nous aide à faire abstraction du reste pour nous réfugier dans notre petit cocon familial. Ça aide aussi la conversation. Autrement, on ne saurait pas trop par quoi commencer. En lisant, on finit par parler d'autres choses.»

Pour Janice Lariviere, ces témoignages viennent conforter les résultats de cette première étude qui fait du livre un outil précieux en néonatalogie. «C'est vrai pour les bébés et leurs parents, mais ça l'est aussi pour le personnel. On l'a vu à l'unité, le climat a changé très vite. Les soins sont beaucoup plus faciles à donner quand les familles sont à l'aise et en contrôle.»
4 commentaires
  • ExpatAVie - Abonné 17 décembre 2010 05 h 31

    Les soins neo-nataux

    sont a 80% pour soigner les bebes et . . .

    20% pour les parents.

    Je suis passe par la, je sais. N'oublierai jamais la psychologue attitree faisant la tournee des parents chaque jour!

  • France Marcotte - Inscrite 17 décembre 2010 09 h 10

    La voix, même sans elle

    Dans les 24 heures suivant la naissance du bébé, qu'il soit prématuré ou non, il y a des mères qui ne se portent pas au mieux, selon des difficultés de l'accouchement. Pourtant, la nature a voulu, dit-on aux parents, principalement aux mères, que ce soient des heures cruciales pour toutes sortes de choses. Pour ce qui est du toucher, la mère originale est irremplaçable et c'est bien dommage pour elle si elle est KO. Quand plus tard fiston sera insupportable, elle se rappellera son manquement originel. Mais pour la voix... "Quand c'est une autre voix féminine qui se fait entendre, les sons n'activent que les parties du cerveau responsables de la reconnaissance de la voix". Alors, durant ces 24 heures si importantes suivant la naissance du bébé, principalement prématuré, où tout le sépare de ses parents, ne peut-on envisager de faire appel, en renfort à la mère, à la technologie dont on vante tant actuellement la précision, et enregistrer la voix de celle-ci pour tenir compagnie à bébé dans les moments où leurs retrouvailles sont particulièrement périlleuses?

  • Yvon Bureau - Inscrit 17 décembre 2010 09 h 57

    Merci pour un tel livre !

    De quoi être touché. Touchant.

    Devrions avoir aussi un tel livre, avec de belles allégories, pour les personnes âgées prolongées de la vie.

  • Andrée Wanis - Abonné 17 décembre 2010 15 h 06

    Le livre au chevet ....

    Quel article touchant et intéressant. Je l'ai envoyé aujourd'hui même à Paris, où une jeune amie est en train d'accoucher d'un bébé de huit mois. Merci. Un article ben à propos.