Le Québec discrimine les médecins étrangers

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a beau mettre des gants blancs, les conclusions de son enquête sont troublantes: au Québec, les médecins diplômés à l'étranger sont victimes de discrimination. Avec pour résultat que des candidats dont la compétence a été reconnue par le Collège des médecins du Québec sont recalés à l'étape ultime d'un véritable parcours du combattant.

L'enquête a débuté il y a trois ans devant le refus des facultés de médecine d'offrir les postes de résidence laissés vacants en milieu hospitalier à des médecins ayant fait leurs études ailleurs qu'au Canada et aux États-Unis. En 2007, 87 postes de résidence n'avaient pas été pourvus au Québec. Or, cette année-là, 173 médecins étaient restés sur le carreau.

Trois ans après, alors que Québec se vante d'avoir mis en place des mesures pour corriger la situation, les portes sont toujours aussi difficiles à défoncer. En effet, en 2010, les quatre universités québécoises (Laval, Montréal, McGill et Sherbrooke) affichent 82 postes à pourvoir, alors que les médecins étrangers en attente d'une place sont plus de 200.

Pour l'Homo sapiens québécois, il y a là un paradoxe: d'un côté, on déplore une pénurie de médecins — deux millions de personnes n'ont pas de médecin de famille, les corridors des urgences regorgent de malades qui attendent d'être examinés et les délais pour être opérés ne cessent de s'allonger; de l'autre, il y a des médecins formés à l'étranger qui ne demandent qu'à travailler. Pourtant, à l'issue d'une course à obstacles à n'en plus finir, ils ne sont même pas assurés de pouvoir mettre le pied dans un hôpital, si l'on en croit la Commission.

Les facultés de médecine s'inscrivent en faux contre ces conclusions. «Il n'est pas dans notre intérêt de laisser des places en résidence inoccupées, dit le Dr Rénald Bergeron, président de la Conférence des doyens des facultés de médecine du Québec. Rappelons que les résidents soignent des patients au quotidien. C'est donc un devoir et une responsabilité des facultés d'assurer leur sécurité.»

Le Dr Charles Bernard, président-directeur général du Collège des médecins, l'organisme qui accorde les diplômes d'équivalence aux candidats, proteste. «Ces gens-là sont qualifiés. Mais nous n'avons pas d'autorité sur les universités, qui relèvent du ministère de l'Éducation. On peut faire pression sur elles, on peut leur répéter que les candidats qu'on a accrédités sont corrects. Toutefois, c'est leur juridiction et nous ne pouvons nous interposer.»

Deux poids, deux mesures

Sur quelles bases les médecins étrangers sont-ils écartés? Selon la Commission, les facultés leur reprochent de ne pas avoir pratiqué la médecine depuis très longtemps (en moyenne quatre ans). Or ce critère, qui s'applique à tous les diplômés, ne pénalise que les candidats venus d'ailleurs. «On ne tient pas compte du long processus d'immigration», déplore Gaétan Cousineau, président de la Commission. Apparemment, leur piètre connaissance de la pratique médicale au Québec joue également contre eux.

De plus, la Commission a relevé des différences flagrantes entre les questions posées aux uns et aux autres par les évaluateurs lors des entrevues. Certaines traduiraient une perception négative à l'endroit du médecin étranger. Peut-on y voir du racisme? «Tout à fait, dit le président. Dès que vous utilisez des standards différents, vous vous exposez à une discrimination systémique.»

Le coût de cette discrimination est élevé. Comme le souligne le Dr Comlan Amouzou, porte-parole de la Coalition des associations de médecins diplômés à l'étranger, «on ne peut pas se permettre d'écarter des professionnels, surtout pas en temps de pénurie et alors que des patients meurent dans les urgences faute de médecins». C'est d'autant plus inacceptable que la politique d'immigration sélective du Québec leur fait miroiter une place au soleil.

Selon la Commission, les universités doivent impérativement cesser d'avoir deux poids, deux mesures, de manière à leur assurer un accès réel à la résidence. Elle presse aussi le ministère d'exiger des universités qu'elles pourvoient les postes vacants. Enfin, elle somme le Collège de voir à ce que ses équivalences soient pleinement reconnues. «Ce qui me frappe, dit Gaétan Cousineau, c'est le peu d'importance accordé par les facultés à l'examen du Collège.»

Cette enquête, la première au Canada, pourrait avoir des répercussions importantes pour les autres professions réglementées, comme le souligne Fo Niemi, directeur exécutif du Centre de recherche-action sur les relations raciales. Elle ouvre la porte à des poursuites judiciaires, puisqu'elle démontre que, même si cette discrimination n'est pas intentionnelle, les normes et les critères de sélection retenus ont des effets d'exclusion pour les médecins formés à l'étranger. «Je crois que c'est un pas révolutionnaire dans le domaine des droits de la personne au Québec», dit-il.

Tout n'est pas réglé pour autant. Zara Bouchouareb peut en témoigner. Formée en Algérie, la médecin, qui a dû s'y prendre à deux fois avant d'obtenir une place en résidence, a rapidement déchanté. «À l'hôpital, à compétence égale, le médecin étranger passe toujours en second, dit-elle. Notre expérience joue contre nous. Il faut s'effacer jusqu'à en perdre tous nos moyens.» Et si c'était à recommencer? «Je ne le referais pas. C'est trop compliqué, trop long, trop décourageant.»
22 commentaires
  • BonneFemme - Inscrit 17 novembre 2010 03 h 39

    Petite correction

    Mauvais usage: Discriminer: Faire la distinction entre. Distinguer, séparer. Comme dans "Discriminer des sons" ou "Discriminer des teintes".

  • André Doré - Inscrit 17 novembre 2010 07 h 21

    Enfin! espérons qu'ils se mettent au pas...

    Il est inacceptable en effet que des médecins étrangers qui ont passé TOUS les examens du Collège des médecins et dont le diplôme a été jugé équivalent au nôtre se voient ENCORE refuser des places VACANTES en résidence alors que nous sommes en pénurie de médecins. Je crois même que c'est CRIMINEL de la part des universités de ne pas les admettre. C'est la même chose du côté du gouvernement qui n'oblige pas les universités à combler leurs places vacantes par ces médecins qui sont prêts à servir et qui, de plus, n'ont encore rien coûté à l'État.

    Je vois que la Commission des droits de la personne presse le ministère d'exiger des universités qu'elles pourvoient les postes vacants. Enfin! J'espère que la Commission, par sa décision, pourra contribuer à civiliser les facultés de médecine récalcitrantes et le gouvernement qui ne prend pas ses responsalités. Le Dr Rénald Bergeron, président de la Conférence des doyens des facultés de médecine du Québec, tout comme l'un de ses prédécesseurs, le Dr Réjean Hébert (à qui j'ai déjà écrit "jadis" sur le sujet - pas d'accusé réception ni réponse) sont dans le champ... Le Dr Charles Bernard les contredit sans équivoque: "Ces gens-là sont qualifiés."

    J'ai déjà suggéré, dans un autre forum, que des personnes qui sont sans médecins de famille déposent une requête en recours collectif contre le gouvernement ET les universités pour refus d'assistance à des personnes en danger. C'est un peu ce que la Commission vient de conclure en disant que cette discrimination envers les médecins diplômés à l'étranger prive la population de ressources médicales indispensables pour la société québécoise, et qu'elle s'attend à ce que les facultés de médecine ET le gouvernement corrigent le tir.

    Voir également cet article http://www.ledevoir.com/politique/quebec/141907/no ET mon commentaire publié alors le 3 mai 2007, sur le même sujet...

  • Michel Vallée - Inscrit 17 novembre 2010 09 h 08

    L'attitude innacceptable des facultés de médecine du Québec

    J'ai peine à croire que les facultés de médecine du Québec fasse de la discrimination contre les médecins formés à l'étranger sur la seule base que ces derniers sont étrangers.

    Qu'est-ce qui empêche donc les facultés de médecine de combler les postes de résidences disponibles? Sont-elles forcées d'agir ainsi faute de ressources financières adéquates?

    Les dirigeants des facultés de médecines ont le devoir d'éclairer la population sur les causes de cette attitude qui la prive de dizaines de médecins compétents dont elle a tant besoin.

    Par ailleurs, il est faut de prétendre que les médecins étrangers candidats à l'immigration au Québec se font dorer la pilule par les conseillers à l'immigration. A moins que la situation ait changé récemment, les médecins étrangers candidats à l'immigration étaient systématiquement refusés. Ceux qui étaient acceptés comme immigrants au Québec l'étaient comme entrepreneurs ou comme investisseurs et ils étaient prévenus qu'ils ne pourraient exercer leur profession de médecin au Québec.

  • SusanK - Inscrit 17 novembre 2010 09 h 42

    Médecins étrangers supérieurs en connaissance

    J'ai un problème de mes deux pieds qui me cause une souffrance atroce. Je ne peux rester debout plus de trente minutes avec souliers. J'ai vu des médecins, tous âgés de 45 ans et plus à ce sujet. Personne connaît le problème. Je dois vivre avec la douleur et hop! Les médicaments anti-douleurs que je refuse.

    En août, j'ai vu un jeune médecin très NOIR du Cameroun. En dix minutes, il m'a expliqué mon problème: des nerfs coincés entre les orteils. Il faut une intervention chirurgicale d'un jour. Je suis maintenant sur la liste d'attente...

    J'ai une copine qui a souffert pendant vingt ans avec un problème d'estomac. Aucun médecin d'ici ne pouvait l'aider. Ce fut un médecin au Mexique qui a diagnostiqué son problème en dix minutes.

    Je ne fais plus confiance en nos médecins québécois de 45 ans et plus. La jeune génération est beaucoup plus à jour en médecine et je considère les médecins étrangers supérieurs en connaissance.

  • McDos - Inscrit 17 novembre 2010 10 h 28

    Discrimation?, au Québec?

    Tout à fait d’accord avec André, cette situation c’est vraiment inacceptable.

    Malgré la « politesse » québécoise qui essai de receler toute sorte de discrimination, il y a une seule cause de cette situation inquiétante (vous connaissez la réponse). Je vous recommande cet court métrage, une claire exemple de cette réalité.

    http://www.onf.ca/film/medecins_sans_residence/