Un hôpital en santé, c'est possible

John Marsala, infirmier clinicien spécialisé en cardiologie à l’Hôpital général juif de Montréal, avec un patient qui relève d’une opération.
Photo: - Le Devoir John Marsala, infirmier clinicien spécialisé en cardiologie à l’Hôpital général juif de Montréal, avec un patient qui relève d’une opération.

Le bras de fer s'annonce rude, mais les infirmières sont déterminées à sauver leur profession et, avec elle, le réseau public. Tandis que le gouvernement s'enferme dans ses habituelles préoccupations économiques, elles rêvent tout haut de révolution organisationnelle digne des hôpitaux magnétiques, ces établissements qui agissent comme des aimants sur le personnel infirmier.

Mardi après-midi, Hôpital général juif de Montréal. Le temps suspend son vol sur l'unité de radio-oncologie. Chronomètre bien en vue, la coordonnatrice en chef, Antoinette Ehrler, donne le signal. Pendant une heure, une heure et demie «top chrono», l'équipe médicale ne fera qu'une chose: discuter à bâtons rompus des patients dont elle a la charge sans s'embarrasser des titres de tout un chacun.

Le patient est au centre de ces réunions bihebdomadaires qui existent d'abord par et pour lui, explique Mme Ehrler. «On cherche à recentrer les soins sur les besoins spécifiques du patient en amenant la recherche et la littérature scientifique à son chevet. Littéralement.» Cette gestion à hauteur d'homme — ou plutôt à hauteur de patient, puisque ce dernier devient un «partenaire» — permet à l'équipe de dicter son propre rythme au département, des horaires aux orientations cliniques, sans que la direction trouve quoi que ce soit à y redire.

L'étonnante souplesse de cette gestion décentralisée constitue l'un des principes clés des hôpitaux magnétiques. Apparus au début des années 1980 aux États-Unis, les «Magnet Hospitals» sont de curieuses créatures qui réussissent à attirer et à retenir le personnel infirmier là où tous les autres établissements échouent, principalement en raison des pénuries qui empoisonnent cette profession en pleine mutation.

Comment? En érigeant en principe des valeurs comme la valorisation, le dialogue, la collaboration, la rétroaction ou l'autonomie, «qui sont ici des aiguillons aussi puissants, sinon plus puissants encore, que la variable économique», explique le chercheur à la retraite Yvon Brunelle, qui a étudié ces modèles l'an dernier pour le compte du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Dans les hôpitaux magnétiques, la rémunération est juste, mais elle n'est pas hors norme, explique le chercheur. «Ce qui est exceptionnel, c'est le climat de travail et la grande qualité des soins qui en découle.» Dans un contexte de négociation difficile où les gains sur les fronts économique et salarial sont quasi exclus d'office, la formule ne saurait tomber à meilleur moment. Surtout avec cette inquiétante menace de grève à l'horizon...

À l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), on croit fermement que l'expérience des hôpitaux magnétiques a le pouvoir d'inspirer «un nouveau dialogue entre les parties». Quitte à remettre en cause «certaines vaches sacrées», prévient sa présidente, Gyslaine Desrosiers. Dans un récent éditorial paru dans Le Journal, publication officielle de l'Ordre, cette dernière n'avait pas hésité à rabrouer syndicats comme employeurs, les sommant d'«arrêter de chercher des coupables» pour s'attaquer aux cultures organisationnelles viciées.

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) n'en demande pas moins. L'organisation du travail est au coeur de la bataille qui l'oppose au ministre de la Santé, Yves Bolduc. «Nos demandes sont claires: nous voulons des conditions de travail acceptables», martèle sa présidente, Régine Laurent. Un changement de paradigme pour lequel les hôpitaux magnétiques sont une réelle inspiration, croit la FIQ, qui a publié une brochure en ce sens au printemps dernier.

Ici chez soi


Bien qu'il ait émergé il y a déjà près de 20 ans, le principe tarde encore à prendre racine au Québec, sauf dans les quelques hôpitaux anglophones ou universitaires qui en ont adopté certaines caractéristiques. Et encore, aucun d'entre eux ne peut se targuer d'avoir poussé l'expérimentation jusqu'à obtenir la prestigieuse certification d'hôpital magnétique. L'Hôpital général juif y travaille et il entend bien décrocher le titre convoité d'ici peu.

Sur les étages de l'établissement montréalais, les gains sont déjà considérables. Pendant que la majorité des établissements se résignent à faire de plus en plus appel aux agences privées, l'HGJ fonctionne sans l'aide de main-d'oeuvre indépendante (MOI). Le tout sans heures supplémentaires! Un vrai tour de force qui a pris sa pleine mesure avec la valorisation d'une direction des soins infirmiers dont la voix porte désormais tout autant que celle du directeur des services professionnels.

Résultat: «Toute la programmation des soins se fait en cogestion par un médecin et une infirmière, explique la directrice des soins infirmiers, Lynne McVey. C'est très différent de ce qui se fait généralement au Québec, où ce sont les gestionnaires qui prennent les décisions, décisions qui ne sont pas nécessairement mauvaises, mais qui ne sont pas éclairées par l'expérience du terrain.»

Ainsi, pendant que le réseau voyait ses administrateurs se multiplier, l'HGJ faisait le chemin inverse en réduisant au minimum la hiérarchie qui sclérose le réseau québécois. Chaque unité a ses façons de faire, poursuit Mme McVey. «À première vue, ça peut avoir l'air un peu chaotique, mais au final, c'est le patient qui y gagne, car ce sont ses besoins qui dictent chaque décision.»

Pour le personnel, cela favorise l'émergence d'un fort sentiment d'appartenance, croit Antoinette Ehrler. «Nous sommes ici chez nous et nous savons que nous pouvons compter les uns sur les autres.» «Tout à fait d'accord», lance un jeune étudiant en médecine, Mher Barbarian, en s'invitant sans plus de manière dans la conversation. «Le dialogue ici est vraiment remarquable», affirme-t-il. À l'autre bout de la pièce, un médecin opine du bonnet.

Ce climat en apparence bon enfant, mais cliniquement exigeant et très stimulant, «permet un réel partage des compétences et des solutions», croit Mme Ehrler. Tout le monde y gagne, y compris le patient. Surtout le patient, renchérit Karine Lepage, infirmière-chef à l'unité de radio-oncologie. «Nos équipes sont stables, la continuité des soins est assurée en tout temps et l'expertise est bien répartie grâce aux rotations et au dialogue.»

Le mot est lâché: rotation. Comme une poignée d'autres hôpitaux, principalement anglophones, l'HGJ a opté pour des quarts de huit ou douze heures, au choix, avec l'obligation de deux rotations (en alternance jour-soir ou jour-nuit par exemple). «C'est une formule qui permet de mieux partager l'expertise et qui favorise le transfert des connaissances. En même temps, cela donne à chacune la souplesse nécessaire pour faire ses horaires», explique Mme Lepage.

Souplesse et stabilité

Le MSSS ne cache pas son vif intérêt pour les rotations et les quarts de travail de douze heures, qui sont monnaie courante chez les anglophones. D'autant qu'ils seraient, chuchote-t-on, à l'origine de leur meilleure performance au plan de la rétention. La FIQ n'est pas nécessairement contre, elle a même proposé un principe semblable en appui aux jeunes infirmières qui débutent. Ce qu'elle refuse, ce sont les solutions mur à mur et la rotation à tout crin.

«Ce qu'il faut avant tout, c'est de la souplesse», insiste Mme Laurent. Et de la stabilité. La FIQ propose donc la semaine de quatre jours afin de régulariser le statut des temporaires, qui forment 40 % des effectifs infirmiers. Elle pense ainsi mettre un terme au cauchemar organisationnel que vit le réseau, de même qu'à son corollaire obligé, les heures supplémentaires obligatoires et le recours aux agences privées, qui a été érigé en système à certains endroits.

Que disent les experts de la rotation? Difficile de trancher, répond Yvon Brunelle. «La rotation est l'une des variables qui reviennent dans les hôpitaux magnétiques. Mais on n'est pas capable de dire si c'est un facteur causal. Autrement dit, est-ce que le monde accepte la rotation parce que c'est un bon endroit où travailler ou bien est-ce que c'est un bon endroit où travailler parce qu'il y a une rotation. Il faudrait pousser la recherche plus loin pour trancher.»

L'entreprise s'annonce difficile. Depuis le départ de M. Brunelle de la direction de l'organisation des services médicaux et technologiques du MSSS, personne n'a repris le dossier. Le ministère se retrouve aujourd'hui sans expertise et ne peut donc accorder d'entrevue sur les hôpitaux magnétiques, a fait valoir le service des communications cette semaine. Même prudence au cabinet du ministre Bolduc, qui a poliment décliné la demande d'entrevue du Devoir.

Cette réserve n'étonne pas M. Brunelle. «On trouve beaucoup d'éléments dans ce dossier qui viennent "challenger" le système tel qu'il fonctionne. C'est d'autant plus déplaisant qu'il oppose naturellement hôpitaux anglophones et francophones.» La langue n'a pourtant rien à y voir, estime Lynne McVey, qui souhaite porter le débat ailleurs. «Le changement est important, c'est vrai. Et l'inconnu fait peur. Mais si on veut redonner son attrait à la profession, il va falloir aller sur ce terrain. Et foncer.»

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