Quand les infirmières ont mal, l'hôpital souffre

Dans les hôpitaux magnétiques, la gestion est décentralisée, le dialogue est érigé en système et le patient est placé au centre de toutes les décisions.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans les hôpitaux magnétiques, la gestion est décentralisée, le dialogue est érigé en système et le patient est placé au centre de toutes les décisions.

Les infirmières forment les trois quarts des effectifs médicaux. Ce sont donc elles qui sont au chevet de patients et qui portent le réseau public à bout de bras. Quand elles vont mal, c'est tout l'hôpital qui va mal, résume le chercheur à la retraite Yvon Brunelle, selon qui «la rétention du personnel infirmier» est un excellent indicateur «de l'ensemble de la réalité hospitalière».

Malgré cela, les infirmières n'ont toujours pas de voix officielle au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) contrairement aux médecins qui peuvent se faire entendre par l'entremise de la direction des soins professionnels. «Quand le ministre envoie un message aux directeurs généraux et aux directeurs des ressources humaines, il arrive bien souvent que les directrices des soins infirmiers soient oubliées», regrette la directrice des soins infirmiers de l'Hôpital général juif, Lynne McVey.

Qu'à cela ne tienne, les directrices ont décidé de prendre le taureau par les cornes. Elles ont formé une association dont l'un des objectifs principaux est de permettre aux infirmières de se frayer un chemin jusqu'aux hautes sphères ministérielles. «Notre rêve serait d'avoir une direction des soins infirmiers sur le même palier que la direction des affaires médicales», confie Mme McVey. Un dialogue intéressant aurait été entamé en ce sens avec le sous-ministre adjoint Michel Delamarre.

Il y aura amplement de quoi discuter. Surcharge de travail, heures supplémentaires obligatoires, pénurie, épuisement et détresse psychologique forment désormais l'ordinaire de cette profession qui en a assez d'accuser les coups et de chercher désespérément son souffle. Pour la présidente de la FIQ, Régine Laurent, le salut ne peut venir que de l'amélioration des conditions de travail des professionnelles. Une révolution qui vient de pair avec une valorisation du travail, un leadership professionnel, un respect des compétences et un aménagement approprié du temps de travail.

Utopique? Pas du tout; ce sont là les ingrédients qui ont fait la réputation des hôpitaux magnétiques, ces établissements passés maîtres dans l'attraction et la rétention du personnel infirmier. Dans ces hôpitaux, la gestion est décentralisée, le dialogue est érigé en système et le patient est placé au centre de toutes les décisions.

Le plus beau, c'est que ces ingrédients ne supposent «aucun coût additionnel, sinon parfois des coûts de transition», affirme Yvon Brunelle, qui a oeuvré à la direction de l'organisation des services médicaux du MSSS. Sauf, bien sûr, quand il s'agit d'augmenter le ratio d'infirmières, un des éléments clés des hôpitaux magnétiques, précise-t-il. «Mais encore là, les gains d'efficience suffisent souvent à compenser les coûts.»

Un plus pour le patient

La tangente magnétique prise par l'Hôpital général juif le confirme. Là-bas, nul besoin de recourir aux agences privées ni aux heures supplémentaires.

On mise plutôt sur des équipes solides et compétentes en nombre suffisant pour éviter les fermetures de lits. «La littérature évalue de 16 à 20 % le taux de vacance dans les hôpitaux d'Amérique du Nord en raison de la pénurie d'infirmières. Nous, nous n'avons aucun lit de fermé», raconte fièrement Lynne McVey.

Un vrai tour de force, accompli avec une masse salariale identique à celle des autres établissements québécois, fait valoir l'infirmière, qui est aussi reconnue comme une gestionnaire hors pair. «Quand on calcule poste par poste, on voit bien que le recours aux agences coûte cher. Un haut taux de roulement aussi coûte cher parce qu'il faut reprendre la formation chaque fois. Nous croyons qu'à la longue solidifier les équipes est plus rentable, car on évite ce genre de frais difficiles à évaluer et à contenir.»

La philosophie des hôpitaux magnétiques ne se fait pas seulement sentir sur le taux de roulement, mais aussi sur la qualité des soins qu'on y prodigue.

La littérature scientifique fait notamment état de séjours plus courts, d'une diminution des taux de mortalité et de complications, mais aussi d'un degré plus élevé de satisfaction à l'égard des soins reçus par le patient.

Des battements d'ailes

Tous ces gains intéressent le milieu infirmier québécois, qui est de plus en plus enclin à essayer et à innover. À Rouyn-Noranda, par exemple, on a décidé d'instaurer des quarts de travail de 12 heures tandis qu'au Centre hospitalier universitaire de Québec, on a créé un centre de recherche en sciences infirmières, raconte Mme McVey, qui compare ces initiatives à autant de battements d'ailes vers l'autonomie et la souplesse qui font tant défaut dans le réseau.

«Ce qu'on espère, c'est une mobilisation des infirmières par des milliers et des milliers de battements d'ailes comme ceux-là, c'est-à-dire des infirmières qui travaillent à développer leur horaire de travail et à améliorer leur pratique, pour que puisse s'installer la flexibilité nécessaire afin que les bons soins soient offerts aux patients au bon moment.»

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