Une profession qui peut devenir toxique

Dans des équipes exemplaires, qui affichent un bon soutien social et une solide cohésion d’équipe, il y a jusqu’à moitié moins de détresse psychologique.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans des équipes exemplaires, qui affichent un bon soutien social et une solide cohésion d’équipe, il y a jusqu’à moitié moins de détresse psychologique.

Des équipes instables, une charge de travail importante, peu ou pas de soutien professionnel, des gestionnaires de plus en plus nombreux dans leurs tours d'ivoire. Le réseau de la santé fait face «à des mélanges toxiques au potentiel explosif», croit Jean-Pierre Brun, expert en santé et sécurité du travail (SST).

Le phénomène est particulièrement inquiétant dans les hôpitaux, où l'absentéisme et les problèmes de santé mentale vont croissant. «On altère de plus en plus la santé du personnel soignant. Du côté des infirmières, la situation est devenue critique. On a détruit les collectifs de travail et les équipes avec le temps partiel, le travail d'agence, les sous-traitants. [...] Les infirmières sont en train d'y laisser leur peau.»

La faute en incombe en grande partie au politique, qui s'est emmuré dans son idéologie économique, croit le professeur à la Chaire en gestion de la SST de l'Université Laval.

«Ça fait 15 ans qu'on martèle que c'est uniquement sous le regard économique qu'on peut améliorer les organisations. Mais après 15 ans de ce régime, on voit les résultats et ça ne va pas mieux. Il faut réajuster la stratégie et intégrer d'autres ingrédients qui sont ceux du bien-être.»

Ces ingrédients sont à l'origine de la bonne santé des départements qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu en dépit des pénuries. «Ces équipes se distinguent sur deux points, explique M. Brun. D'abord, par leurs gestionnaires exemplaires, qui sont proches de leurs équipes. C'est ce que j'appelle le management de proximité. [...] Ensuite, par leur volonté d'inclure leur personnel dans la prise de décisions. Le dialogue est facilité et le gestionnaire peut ajuster la charge de travail dès que les signaux d'alarme apparaissent.»

Moins de détresse


Dans ces équipes exemplaires, qui affichent au surplus un bon soutien social et une solide cohésion d'équipe, il y a jusqu'à moitié moins de détresse psychologique, montre la littérature scientifique. «Ce qui est intéressant, c'est que tout cela se fait sans qu'on ait à changer la charge de travail ou à augmenter les ressources.»

L'écoute et la reconnaissance ont aussi le pouvoir de soulever des montagnes, poursuit le professeur et conseiller. «J'ai rencontré récemment une employée qui avait une charge de travail importante. Elle comprenait que son chef d'équipe ne pouvait agir sur sa charge de travail, mais elle se disait que, s'il montrait de la sympathie et la remerciait, ça lui ferait du bien et l'aiderait à continuer.»

C'est ce genre de mesures pleines de bon sens et d'empathie que la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) appelle de tous ses voeux. C'est aussi le noeud du conflit qui l'oppose à Québec. Des négociations âpres, qui l'ont amenée à claquer la porte et qui pourraient bien la conduire jusque sur le chemin de la grève.

«On ne comprend pas pourquoi le gouvernement nous dit non. D'autant qu'il est clair que la pénurie est exacerbée par la mauvaise organisation du travail dans le réseau», lance sa présidente, Régine Laurent.

Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, convient que les conditions de travail des infirmières sont inadéquates. Il affirme être déterminé à y remédier. Une table de concertation a d'ailleurs été créée en ce sens il y a trois ans. Dans la foulée, plusieurs initiatives ont été lancées afin de favoriser la rétention du personnel, rappelle son ministère. Dont certaines sont très appréciées.

Peut-être, mais les effets sont impossibles à mesurer, puisqu'aucun bilan n'a encore été tracé, riposte la FIQ, qui réclame de vraies propositions structurantes pour contrer la pénurie.

«Nous voulons de la souplesse. Nous avons proposé plusieurs modèles d'horaire, des quarts de huit ou de douze heures par exemple, ou encore des rotations pour les nouvelles [diplômées] afin de faciliter le transfert des connaissances», énumère Mme Laurent.

C'est le genre de solutions qu'il faut préconiser, croit Jean-Pierre Brun. «Il est temps de cesser de penser que l'organisation du travail doit être pareille partout. Le gouvernement doit faire son bout de chemin et arrêter de penser que l'organisation des services de santé, c'est invariable. Il faut donner plus de latitude aux travailleurs.»

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