Un problème de santé encore méconnu

Claire Harvey Collaboration spéciale
Frida Kahlo, <em>La colonna rota</em> (détail), 1944, Museo Dolores Olmedo Patiño, Mexico
Photo: Source CHUM Frida Kahlo, La colonna rota (détail), 1944, Museo Dolores Olmedo Patiño, Mexico

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Imaginez. Vous avez mal tout le temps. Ça brûle, ça élance, vous avez l'impression de recevoir des coups de poignard. Évidemment, vous êtes déprimé et vous avez peur. Un tel cauchemar est le lot des personnes souffrant de douleur chronique.

La douleur chronique, c'est une douleur qui s'établit à demeure pendant plus de trois mois, ou encore plus que le temps normal que prend une maladie ou une blessure pour guérir. Elle peut être constante ou intermittente et plus ou moins forte, selon le moment de la journée.

Ce problème de santé est très répandu. Selon diverses études, de 17 à 25 % de la population en serait affectée, en majorité des femmes. L'Association québécoise de la douleur chronique avance que près de 1,7 million de personnes seraient frappées par ce mal au Québec. Ce nombre est appelé à augmenter en raison du vieillissement de la population.

Un problème de santé mal compris

La Dre Aline Boulanger, directrice des cliniques de la douleur du CHUM et de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, signale que nos connaissances à ce propos sont relativement récentes. «On s'intéresse à la douleur chronique surtout depuis 1965, explique-t-elle. À l'époque, le Dr Ronald Melzack, de l'Université McGill, et son collègue Patrick Wall ont élaboré la théorie du portillon sur la modulation de la douleur. En vertu de cette théorie, certains mécanismes dans la moelle épinière bloqueraient la douleur. Auparavant, on croyait que cette dernière était le résultat d'une simple connexion entre le bout des orteils et le cerveau.»

Depuis, la science a fait des bonds importants. «On connaît les facteurs pouvant être à l'origine de la souffrance chronique, ajoute la Dre Boulanger. Elle peut être attribuable à une maladie chronique, comme le diabète ou l'arthrose. Elle peut également être causée par une douleur aiguë mal soignée. Parfois, elle apparaît à la suite d'un accident, d'une blessure ou d'une chirurgie.» Selon elle, il reste toutefois divers points à élucider. «Pour une même pathologie, certaines personnes connaîtront des douleurs chroniques, d'autres, non. Les mécanismes qui conduisent à la chronicité sont encore mal connus.»

Ça se soigne

Bon nombre de spécialistes cherchent à soulager les personnes souffrant de douleur chronique. Évaluer l'ampleur du problème demeure toutefois complexe, car la tolérance à la douleur est quelque chose de très subjectif. Pour y parvenir, le médecin se renseignera sur les circonstances qui ont mené à l'apparition de la douleur, la forme qu'elle prend (décharge électrique, brûlure, etc.), son intensité, son évolution dans le temps et ses conséquences sur la vie personnelle et professionnelle du malade. Parfois, il demandera aussi au patient de reproduire sur un schéma la topographie des zones douloureuses en indiquant si la douleur se situe en surface ou en profondeur, ainsi que la zone où elle est la plus intense.

Les médecins se servent aussi des échelles de douleur variant de 0 à 10. «Ces échelles nous guident dans le plan de traitement, note la Dre Boulanger. Par exemple, si un patient a au départ une échelle de 7/10 et qu'après un traitement l'échelle diminue à 3/10, on sait que celui-ci est efficace.» Ces professionnels procèdent aussi à l'évaluation fonctionnelle du patient. «Beaucoup de patients sont habitués à vivre avec un certain seuil de douleur, ajoute-t-elle. Lorsqu'on les soulage, ils vont faire plus d'activités. Par conséquent, on pourrait croire que le traitement ne fonctionne pas parce que l'échelle de douleur est restée la même. En réalité, ils préfèrent avoir un peu plus mal et en faire plus.»

Quant au traitement, il varie d'une personne à l'autre. Dans certains cas, on utilise des médicaments, des infiltrations, la physiothérapie ou l'ergothérapie. Une personne qui souffre d'anxiété aura également besoin d'une thérapie psychologique. «Traiter la douleur chronique nécessite une démarche multidisciplinaire et globale qui inclut la prise en charge du patient par lui-même», indique le Dr Christian Cloutier, directeur de la Clinique de douleur de l'Université de Sherbrooke.

Des listes d'attente

Ce problème de santé peut gâcher la vie des personnes qui en sont affligées. Dans le cadre du projet canadien STOP-PAIN, des chercheurs ont évalué le fardeau humain et économique que représente la douleur chronique des personnes se trouvant sur les listes d'attente des établissements pluridisciplinaires de traitement de la douleur. Près de 2/3 des 728 participants ont fait état d'une douleur grave qui entravait considérablement divers aspects de leur vie quotidienne et de leur qualité de vie. La moitié d'entre eux souffraient de dépression, tandis que près de 35 % avaient des idées suicidaires. Cette étude a aussi révélé que, globalement, le coût mensuel moyen des soins était de 1462 $.

Une situation qui inquiète le Dr Cloutier. «Les cliniques de traitement de la douleur ne peuvent actuellement répondre à la demande, fait-il observer. Un patient peut se trouver sur une liste d'attente pendant trois ans avant d'être vu par un médecin spécialisé. Il risque d'être plus difficile à traiter à ce moment-là. Il faut investir davantage pour développer le traitement des patients en première ligne.»

Actuellement, bon nombre de généralistes sont mal outillés pour évaluer et soulager la douleur chronique. Une récente étude menée par Judy Watt-Watson, de l'Université de Toronto, indique que les vétérinaires reçoivent en moyenne six fois plus de formation sur la douleur que les médecins. Mais la situation devrait s'améliorer. La Dre Boulanger et ses collègues ont révisé le programme de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal afin d'y inclure l'évaluation et le traitement de la douleur. Un exercice similaire a lieu dans d'autres universités.

Parallèlement, le ministère de la Santé et des Services sociaux a pris des mesures pour accélérer la prise en charge des patients. Le printemps dernier, il a nommé quatre centres d'expertise en douleur chronique associés aux Réseaux universitaires intégrés de santé (RUIS) des quatre facultés de médecine, soit celles de l'Université de Montréal, de l'Université de Sherbrooke, de l'Université McGill et de l'Université Laval. «Ces centres d'expertise ont pour mandat de soutenir les cliniques régionales existantes et d'en développer de nouvelles, explique la Dre Boulanger. Ils créeront également des liens entre ces cliniques afin que les patients aient rapidement accès aux soins dans leur région ou soient dirigés vers d'autres ressources.»

Si la volonté de raccourcir les temps d'attente paraît bien réelle, le manque de ressources dans le système de soins de santé est pour sa part... chronique. Le financement sera-t-il au rendez-vous?

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Collaboratrice du Devoir
2 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 28 août 2010 15 h 46

    Un dossier fort pertinent

    Bravo au journal Le Devoir de publier, dans son édition d'aujourd'hui, un important dossier consacré aux douleurs chroniques, un problème de santé qui, comme le rapporte la journaliste Claire Harvey, est souvent mal compris et dont, il faut bien l'avouer, les médias parlent peu.

    Heureux de constater, en lisant les divers articles qui composent ce même dossier, que les divers intervenants du système de santé québécois (médecins soignants et chercheurs des facultés de médecine) tentent de plus en plus de trouver des solutions afin de mieux soulager le nombre grandissant de patients affectés par de tels malaises.

    C'est encourageant car, il importe de le rappeler, il reste beaucoup à faire.

    Ainsi, en ce qui concerne les douleurs chroniques causées par la détérioration des os, si des progrès ont été accomplis jusqu'ici dans le cas de l'ostéoporose, il n'existe pas encore de traitement vraiment efficace contre, par exemple, l'arthrose.

    Certes, on peut prendre des analgésiques, faire des exercices ou se faire faire des massages, mais leur effet apaisant ne dure pas vraiment.

    Certaines personnes, pour se soigner, ont plutôt recours à un homéopathe, mais, là encore, bien souvent la douleur persiste. Quant à la fameuse glucosamine, un médicament naturel dont plusieurs vantent depuis des années les bienfaits pour les os malades, son efficacité n'a jamais vraiment été démontrée...

  • Roland Berger - Inscrit 28 août 2010 18 h 24

    Est-il besoin d'une autre démonstration ?

    « Ce problème de santé est très répandu. Selon diverses études, de 17 à 25 % de la population en serait affectée, en majorité des femmes. L'Association québécoise de la douleur chronique avance que près de 1,7 million de personnes seraient frappées par ce mal au Québec. Ce nombre est appelé à augmenter en raison du vieillissement de la population. La majorité dies médecins est occupée à faire de l'argent. » Est-il besoin d'une autre démonstration de l'incapacité de la médecine moderne à comprendre et à soigner les causes plutôt que les symptômes ?
    Roland Berger