Éthiques au travail - Crises et apprentissages éthiques

Le Dr Alain Vadeboncoeur
Photo: Copyright Vadeboncoeur Le Dr Alain Vadeboncoeur

Dans l'urgence, il faut décider vite et s'appuyer sur la force des équipes, pour résoudre des questions d'une infinie complexité. C'est ce que vit au quotidien le Dr Alain Vadeboncoeur, chef du service d'urgence, à l'Institut de cardiologie de Montréal (ICM).

Comment êtes-vous devenu urgentologue?

C'est le métier qui m'a choisi plus que l'inverse. Un quart d'heure avant la fermeture du bureau du registraire, j'ai opté pour la médecine au lieu des mathématiques, à cause du côté humain. Je n'ai pas trop aimé mes études, mais, une fois dans un hôpital, je me suis senti comme un poisson dans l'eau. Depuis, j'ai exercé dans de nombreux sites: au Centre hospitalier Pierre-Boucher, un peu au Centre hospitalier du Sacré-Coeur, à Urgences Santé ou pour la Régie de la santé de la Montérégie, où j'ai vécu la tempête du verglas de 1998.

Qu'est-ce que vous n'aimiez pas dans les études de médecine?

Le côté théorique des apprentissages, mais l'enseignement a changé depuis, avec l'approche par problèmes autour de cas cliniques. La matière ne m'intéressait pas, au point que je suis parti un an, notamment en Afrique du Nord. Je me promenais de village en village. J'ai vu la misère, mais j'ai aussi rencontré des gens qui n'ont rien et qui sont heureux. Je me suis dit: ai-je vraiment le droit de dire que la médecine ne m'intéresse pas?

Vous avez écrit: «La fragilité de la vie détermine la beauté du monde.» Ça vous habite, ça?


Dans mon métier, on côtoie quotidiennement la mort. Certaines personnes meurent; d'autres y échappent de peu, ou souffrent terriblement. On est confronté à des choses simples mais brutales: la disparition des personnes. Dans sa relation avec le patient et la maladie, le médecin voit le reflet de sa propre finitude. Mais en même temps, la fragilité de la vie la rend précieuse, très belle. Au-delà des questions religieuses, des convictions de chacun, cette fragilité donne un sens à l'existence.

Est-ce une éthique des petits moments qui fonde le sens de la vie?

L'expression «le sens de la vie» est assez obscure pour moi. Mais il y a des moments où l'on saisit quelque chose de très fugace, de passager. Ce sont des moments que l'on vit souvent dans des situations à l'urgence, où les émotions sont intenses. On est proche des gens: quand ils risquent de mourir ou s'ils ont très mal, ce n'est pas compliqué, ils s'expriment directement.

Est-ce que la crise, l'urgence, a cette capacité de nous faire voir plus profondément la réalité des choses?


Dans l'urgence, il y a des moments plus réflexifs, où on est un peu spectateur de l'intensité de la vie. Mais la médecine de l'urgence, c'est avant tout une médecine de l'action. Un bon urgentologue est quelqu'un capable d'agir dans à peu près n'importe quelle situation. Il ne va pas figer. Ça devient intense, mais, en même temps, l'action doit se dérouler, il faut prendre des décisions rapides.

Les situations que vous vivez ne sont jamais toutes blanches ou toutes noires. Comment gérez-vous la complexité?


Cette complexité est au coeur du métier. On doit prendre une série de décisions avec des informations très partielles, faire quelques gestes avec très peu d'éléments. Je me souviens d'un père dont l'enfant est arrivé tout bleu, il ne respirait plus. On ne sait pas pourquoi, on ne connaît pas ces gens, mais on n'a que quelques secondes pour faire en sorte que cet enfant respire. Tout repose sur quelques priorités que l'on va établir dans notre décision. C'est un peu comme avancer dans un labyrinthe: on ne voit pas grand-chose, on est dans le noir, mais on sait à peu près où est la sortie, et il faut prendre un chemin pour la trouver.

Qu'est-ce que l'expérience aux urgences nous apprend sur l'art de prendre des décisions complexes?


Très certainement l'importance de travailler en équipe, l'interdisciplinarité. J'ai appris à reconnaître et à respecter les gens qui travaillent avec moi. Il suffit d'asseoir ensemble quelques infirmières, des médecins, avec des préposés et des commis... pour voir fuser des tas d'idées. Ça m'a toujours impressionné. Encore faut-il être capable de capter ces propositions pour en faire quelque chose ensuite!

Parfois, les professions ne se respectent pas: des médecins se prennent pour des dieux, des financiers regardent les commis de bureau de haut... Comment passer au-dessus des barrières?

Cela dépend des cultures des organisations et des mentalités développées dans les professions. Cela part aussi des convictions et des dispositions de chacun. Ces barrières hiérarchiques sont un des freins qui rendent les solutions difficiles dans le monde de la santé. Les chasses gardées compliquent le travail en équipe. Pourtant, cela va mieux quand on oeuvre ensemble.

Vous avez vécu la crise du verglas, en première ligne, dans le fameux triangle noir de la Montérégie. Cela a été un moment important pour vous?

Oui, un moment fascinant. Six cent mille personnes gelaient, et le système ne répondait plus. Il y avait des risques réels: le danger de l'hypothermie, des intoxications, un nombre énorme de fractures... On avait des hôpitaux sans électricité et parfois sans génératrice. Je coordonnais les services médicaux. Ça a été une période intense, mais en même temps quelque chose qui permet à certaines personnes de libérer leurs ressources, de se dépasser. À l'Agence de santé, nous sommes restés près de 48 heures sans aucune communication avec les centres de santé, les hôpitaux, etc. Quand les communications sont revenues, on a découvert que des équipes s'étaient spontanément mises en place sur le terrain. Les gens n'avaient pas attendu de consignes pour s'organiser. C'est la force de l'esprit communautaire.

Peut-on apprendre aussi dans des temps plus paisibles et développer cet esprit d'équipe dont vous parlez?

Si l'on utilisait ces énergies en dehors des temps de crise, ce serait très fort: quand les gens se mettent ainsi ensemble, ils peuvent tout faire.

Mais, en même temps, notre société est très individualiste: chacun a sa petite vie; ces énergies reviennent vite au repos. Et une société ne peut pas vivre en permanence sur le mode crise pour faire sortir ces capacités. Cela dit, j'y ai appris beaucoup. Ces événements ont développé mon intérêt pour le travail en équipe, l'interdisciplinarité dont je parlais.

Vous êtes un touche-à-tout: vous faites du jazz, de la radio, vous avez créé un site Web, monté une pièce de théâtre, Sacré coeur, avec le metteur en scène Alexis Martin. Y a-t-il des liens entre le monde des planches et celui de l'Urgence?

C'était passionnant! Parce que réfléchir à la pièce, c'était aussi réfléchir sur mon métier, sur les gestes techniques, mais aussi la relation avec les personnes, les collègues, notre relation avec la maladie, la mort. Réfléchir par exemple à tout le sens que peut prendre la main que l'on pose sur l'épaule de quelqu'un à qui l'on doit annoncer quelque chose de difficile.

Vous avez aussi pris de nombreuses positions sur notre système de santé. Que faudrait-il changer pour qu'il devienne réellement un réseau?

J'ai beaucoup défendu les urgences et les difficultés qu'il y avait là-dedans. Depuis quelques années, je m'intéresse beaucoup à la question du système de santé public en tant que tel. Je suis très inquiet de certaines dérives. Bien sûr, le système connaît des problèmes importants: l'attente, l'accès aux services, il faut travailler là-dessus. Mais par-delà ces difficultés, il faut sauvegarder le système de santé public. C'est un des acquis les plus importants qu'on a faits en société. Fondamentalement, ça fonctionne. Et je pense que d'un point de vue éthique, les médecins ont la responsabilité de s'y intéresser et de travailler à l'améliorer. Ils ne peuvent pas seulement «faire leur travail». Il faut qu'ils s'impliquent, car des solutions, il y en a. Mais on se laisse trop démobiliser par ceux qui tiennent un discours inverse, qui mettent l'accent sur les problèmes et un système à deux vitesses. C'est vraiment une question de société.

***

Une collaboration de la Chaire de management éthique, HEC Montréal.

***

Cette entrevue est extraite de l'émission Éthiques au travail, diffusée sur Radio Ville-Marie. L'intégralité des entrevues est disponible sur www.ethiquesautravail.com