Santé dentaire - Les assistés sociaux méconnaissent leurs droits

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Si un certain pourcentage des assistés sociaux vont régulièrement chez le dentiste, la grande majorité d’entre eux attendent au tout dernier moment avant de consulter.
Photo: Archives Le Devoir Si un certain pourcentage des assistés sociaux vont régulièrement chez le dentiste, la grande majorité d’entre eux attendent au tout dernier moment avant de consulter.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Comment les pauvres, en particulier les prestataires de l'aide sociale, perçoivent-ils leur santé dentaire? Et comment les professionnels de la santé dentaire, en particulier les dentistes, se comportent-ils auprès de cette clientèle? Christophe Bedos, dentiste et professeur associé à la Faculté de médecine dentaire de l'Université McGill, a voulu en savoir davantage.

Depuis plusieurs années, le docteur Bedos, spécialiste en santé buccodentaire et en santé publique, a réalisé avec ses collègues des études portant sur le sujet de la santé buccodentaire des assistés sociaux. Il vient de publier les résultats de sa plus récente recherche dans le Journal of Dental Research.

«Il y a une chose qui ressort de cette enquête et qui nous a tous surpris, explique-t-il. C'est que les assistés sociaux perçoivent leur santé dentaire principalement d'un point de vue esthétique. Ils déplorent de ne pas avoir de belles dents blanches comme on en voit chez les acteurs à la télévision. Au fond, on aurait dû s'y attendre, puisque nous vivons tous, assistés sociaux inclus, dans une société du paraître.»

De plus, cette vision esthétique de la santé dentaire de la part des assistés sociaux diffère de celle des professionnels de la médecine dentaire. «Du point de vue du professionnel, surtout du dentiste, c'est la santé des dents qui prime. La perspective du professionnel est biomédicale. Il aurait tendance à croire que les assistés sociaux négligent leurs dents et par conséquent acceptent de vivre avec une dentition inesthétique.»

Assistés sociaux et soins dentaires

Au Québec, les assistés sociaux jouissent d'une couverture publique en ce qui a trait à certains soins dentaires. On serait porté à croire qu'ils en profitent pleinement. L'étude de Christophe Bedos tend à démontrer le contraire. En effet, si un certain pourcentage des assistés sociaux vont régulièrement chez le dentiste, la grande majorité d'entre eux attendent au tout dernier moment avant de consulter un dentiste. «C'est une fois que le traitement de la douleur n'est plus possible à la maison et que le gel antidouleur ne fait plus effet qu'ils se décident à consulter.»

Mais pourquoi attendre à ce point? L'étude fournit plusieurs pistes de réponses. D'abord, il y a la peur de l'opprobre. «Les assistés sociaux sont très sensibles au jugement des autres et ils se croient souvent victimes du regard des autres. Ils ont le sentiment d'être regardés différemment parce qu'ils sont pauvres. Déjà, aller chez le dentiste n'est pas agréable en soi, alors c'est pire lorsqu'on a une mauvaise estime de soi.»

Ensuite, de nombreux assistés sociaux ne savent pas quels sont les soins dentaires auxquels ils ont droit. «Cette méconnaissance fait que plusieurs reportent leur première visite, de crainte qu'on leur demande de l'argent.»

La couverture québécoise

La couverture publique en soins dentaires qu'offre le gouvernement du Québec aux assistés sociaux, par le biais de la RAMQ, n'est pas universelle et représente, dans certains cas même, un frein à la bonne santé buccodentaire des assistés sociaux. «Par exemple, les chirurgies aux gencives et l'endodontie ne sont pas couvertes par le programme gouvernemental de soins dentaires. Confronté au choix entre un traitement de canal qu'il devra payer et une extraction qui, elle, est gratuite, l'assisté social choisira probablement l'extraction.»

Cela se répercute aussi sur l'attitude du dentiste. «Plusieurs dentistes n'offriront même pas à l'assisté social un traitement payant, puisqu'ils présument que ce dernier refusera de toute façon. Ensuite, c'est extrêmement frustrant pour un dentiste d'élaborer un plan dentaire pour un patient assisté social avec pareilles con-traintes. Les assistés sociaux deviennent une clientèle qu'il ne peut servir professionnellement comme il le voudrait.»

Conséquences

Outre les problèmes de santé associés à une mauvaise dentition, l'étude de Christophe Bedos fait ressortir deux autres conséquences importantes d'une mauvaise santé buccodentaire chez les assistés sociaux. La première est politique. «Le manque d'estime de soi causé par une mauvaise santé buccodentaire gêne grandement les assistés sociaux dans leurs contacts sociaux et limite considérablement leur capacité de réintégrer le marché du travail.» Si la pauvreté est souvent la cause d'une mauvaise santé dentaire, cette dernière renforce la pauvreté.

La seconde est sociale et doit être envisagée dans une perspective de santé publique. En limitant les contacts sociaux, une mauvaise santé buccodentaire diminue l'estime de soi, provoque l'isolement et a des répercussions sur la santé mentale des assistés sociaux et des pauvres. L'étude avance qu'une meilleure couverture dentaire des assistés sociaux et des pauvres devrait figurer dans la stratégie gouvernementale de lutte contre la pauvreté.

En attendant pareil jour, Christophe Bedos, de concert avec l'Ordre des dentistes du Québec, l'Ordre des hygiénistes dentaires du Québec et le Collectif pour un Québec sans pauvreté, a produit un DVD de formation, à l'intention des futurs professionnels de la santé, où témoignent des assistés sociaux. «Ce DVD a pour objectif de mieux faire connaître la réalité des assistés sociaux aux professionnels de la santé dentaire. D'abord, il détruit le préjugé selon lequel les assistés sociaux ne sont pas préoccupés par leur santé buccodentaire. Ensuite, il cherche à faire prendre conscience aux dentistes de certaines difficultés qui découlent du fait d'être bénéficiaire de l'aide sociale. Par exemple, faire comprendre au personnel d'un cabinet de dentistes qu'il doit être discret, car aucun assisté social n'aime que son état soit connu des autres patients présents sur les lieux. Les dentistes se plaignent souvent du fait que les assistés sociaux ne se présentent pas au rendez-vous, mais peu de dentistes comprennent que, en fin de mois, un assisté social n'a souvent pas les moyens de s'offrir le billet d'autobus pour se rendre à son rendez-vous.»

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Collaborateur du Devoir