Le privé mise sur une escouade d'infirmières d'élite

Conspuées par les syndicats et désavouées par le ministre de la Santé qui dit ne plus vouloir y recourir, les agences privées de placement en soins infirmiers n'entendent pas déposer les armes. Coup sur coup, deux initiatives ont été rendues publiques hier dans l'espoir de redorer leur blason. La première a pris la forme d'une escouade d'élite d'infirmières en soins critiques, la seconde d'une étude visant à démontrer que les services d'une infirmière privée ne sont pas plus chers que ceux offerts au public.

Division Élite

La première salve est venue de l'agence Médic-Or, qui lançait hier une division Élite destinée aux unités spécialisées en soins critiques, comme l'urgence ou les soins intensifs. Ces infirmières triées sur le volet devront suivre une série de formations, dont l'ACLS (active cardiac life support), le TNCC (trauma nursing core course) et l'hémofiltration pour intégrer la division de choc, explique le directeur général de l'agence, Serge Fortin.

Ces infirmières offriront un service «spécifique». Elles seront reconnaissables à leur écusson qui les identifiera comme membre officiel de l'équipe d'élite. «Ce sont des infirmières comme les autres, mais qui vont aller chercher des compétences particulières. Nous ne voulons pas leur donner un titre, mais bien une reconnaissance», a nuancé M. Fortin.

«Opération de marketing»

À l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), cette escouade est accueillie comme une «opération de marketing» qui n'apporte rien de neuf à la profession. L'Ordre admet toutefois avoir dû demander à l'agence de ne plus utiliser le terme «infirmières ultraspécialisées» puisqu'il s'agit là d'une «nomenclature réservée», a expliqué hier sa directrice des communications, Sylvie Marier. Médic-Or s'est plié de bonne grâce à cette demande.

L'agence privée se défend bien par ailleurs de vouloir créer une nouvelle catégorie d'infirmière, bien qu'elle admette du même souffle vouloir «essayer de travailler avec une plus value. Est-ce que le marché va embarquer? On verra», a confié M. Fortin. Chose certaine, la division Élite répond à une demande formulée maintes fois par le réseau public qui manque de personnel rompu aux soins critiques, affirme l'infirmier de formation.

L'initiative risque toutefois d'être mal accueillie par le réseau public, croit la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Sa vice-présidente, Sylvie Savard, la juge carrément «méprisante». «De quel droit ces gens peuvent-ils prétendre faire partie d'une élite? Toutes les infirmières du réseau ont les compétences pour travailler en soins critiques. Tout ça, c'est juste du marketing.»

La guerre

La FIQ n'a pas été plus tendre envers Urgence médicale code bleu (UMCB) qui a servi la seconde salve en dénonçant hier «la campagne de désinformation» dont les agences privées font les frais. «La FIQ nous a déclaré la guerre, nous répondons par des chiffres vérifiés, qui montrent clairement que [notre personnel] ne coûte pas plus cher», a expliqué le président et directeur général d'UMCB, Jean-François Désilets.

L'étude menée par la firme Raymond Chabot Grant Thornton établit à 55,03 $ le coût salarial horaire d'une infirmière d'UMCB, contre 50,22 $ pour une infirmière du réseau public. Ces chiffres prennent en compte les échelons salariaux des infirmières (techniciennes et bachelières réunies), les avantages sociaux et un ratio d'heures supplémentaires fixé à 10 %, mais pas les frais de gestion additionnels. Ce qui fait dire à M. Désilets qu'au final, «les coûts s'équivalent».

Cette lecture a fait bondir la vice-présidente de la FIQ, qui juge l'initiative «questionnable» et l'exercice, «complètement biaisé». Sylvie Savard note d'abord que l'étude ne porte que sur une agence et ne peut donc englober le phénomène. «Dans les faits, on sait que les agences coûtent plus cher aux contribuables. Le ministère lui-même chiffre ces coûts à 18 % de plus.»

«En fait, la plupart des tarifs dépassent les 60 $. On a vu des 86 $ et même des 120 $ de l'heure», poursuit Mme Savard. La FIQ, comme la FSSS-CSN, rappelle que les conventions collectives fixent à 31,89 $ l'heure le salaire d'une infirmière au dernier échelon et à 38,53 $ celui d'une bachelière. «Ce sont des chiffres publics, qui ne peuvent être remis en doute», a fait valoir Nadine Lambert, vice-présidente responsable du personnel en soins infirmiers et cardiorespiratoires à la FSSS-CSN.

Motus et bouche cousue au ministère

Au cabinet du ministre de la Santé, Yves Bolduc, personne n'a voulu commenter ces deux initiatives, si ce n'est pour dire qu'elles ne changent rien à sa position. «Le ministre réitère son intention de ne plus recourir aux agences privées. Elles créent de l'instabilité dans les équipes, elles sont inéquitables pour les infirmières du public et elles coûtent plus cher», a résumé son attachée de presse, Karine Rivard.

Notons que près de 60 % des établissements ont fait appel aux agences privées en 2008-09. En novembre dernier, on recensait 145 entreprises privées de placement en soins au Québec.
9 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 4 mars 2010 08 h 41

    Oui, comme l'école privée

    Pour les services de santé privés, le modèle existe déjà. Il suffit d'imiter les écoles privées qui, hautement subventionnées, écrèment l'école publique de ses meilleurs profs, et aussi de ses meilleurs élèves. Charest ne travaille pas pour rien. Petit à petit, il démolit ce que les dirigeants du Parti libéral d'antan ont construit. L'objectif sera bientôt atteint : le Québec sera une province comme les autres, à la seule différence qu'il célébrera la culture américaine en français, comme nous en donne l'exemple France Beaudoin avec son En direct de l'univers de...
    Roland Berger
    St Thomas, Ontario

  • Jacques Morissette - Inscrit 4 mars 2010 09 h 51

    Le public et le privé.

    Jacques Attali a écrit ceci: "Une brève histoire de l'avenir". Il fait des pronostics sur notre avenir planétaire. C'est un monsieur qui est très près des pouvoirs politiques et économiques en France. Il est assez connu pour se faire éditer sans problème. Je suis tout de même tenté de penser qu'il a été totalement financé par le secteur privé.

    Pour lui, en effet, il ne fait aucun doute que le privé va prendre quasi toute la place dans notre avenir. Au moment où il a écrit son livre, il semble dire que la démocratie et le marché sont de forces égales: «Aussi longtemps que démocratie et marché resteront de forces égales, ils se partageront leurs champs de compétences et respecteront leurs frontières; l'Ordre marchand s'organisera comme une juxtaposition de marché,,,» (p. 181-182).

    Je pense que la démocratie et en train de céder le terrain à l'ordre marchand. Tout ce qui est encore public actuellement (la santé, l'éducation, l'eau, etc.) est en train de passer tranquillement aux mains du secteur privé. Les pouvoirs politiques qui sont en place dans en train de donner raison à Jacques Attali. Nous votons en somme pour des politiciens qui donnent au secteur privé la permission de nous exploiter sans vergogne.

  • Maco - Abonné 4 mars 2010 10 h 33

    RIDICULE ...

    Comment expliquer que le privé peut offrir un service à coût égal à celui du public, qui lui, ne prend pas de «profit»? Le public le fait au «coûtant »!

    Comment?

    Allez, économistes et gestionnaires de tout acabit. Trouvez-nous une explication. Le ridicule ne tue pas ... il ne fait qu'amoindrir ... le cerveau.

    Une piste de réponse ... il a des gens qui y perdent au change. Deviner qui?

  • pierre savard - Inscrit 4 mars 2010 11 h 28

    Bonne idée !

    Nous n'avons pas le choix. Les systèmes de santé public mur à mur ne sont plus soutenables financièrement. Que cela nous plaisent ou non, nous verrons de plus en plus de privé en santé. Pourquoi ? Un seul chiffre : le Québec , 5e pays le plus endetté du monde (chiffre de l'OCDE). La santé accapare près de 50 % du budget québécois. On veut quoi ? Faire monter ce chiffre à 70 % ? Le gouvernement du Québec a autre chose à faire que de gérer des hôpitaux.

  • Luc Mathieu - Inscrit 4 mars 2010 13 h 01

    Infirmières d'élite, super infirmières et quoi encore ?

    Il est assez distrayant de constater les qualificatifs que certains accollent à des groupes spécificques d'infirmières depuis un certain temps. Dans l'article de ce matin, ce sont les "infirmières d'élite" parce que ces infirmières sont appelées à travailler dans un secteur de soins en forte pénurie, soit les soins critiques. D'autre part, les médias ont tendance à appeler "super infirmières" les infirmières praticiennes spécialisées qui pratiquent soit en première ligne, en cardiologie, en néphrologie ou en néonatalogie. En ce qui me concerne, toutes les infirmières sont des infirmières d'élite et des super infirmières par les temps qui courent, en raison de la complexité des soins qui augmentent de plus en plus, et ce, dans tous les domaines de soins, et en raison de la charge de travail qui leur incombe et des conditions dans lesquelles elles pratiquent.