Les liaisons dangereuses - La majorité des nouvelles maladies infectieuses seraient d'origine animale

Choderlos de Laclos a dû se retourner dans sa tombe en apprenant que le titre de son chef-d'oeuvre, Les Liaisons dangereuses, circulait à l'École vétérinaire de Lyon. Tel est pourtant le titre ironique que donne Marc Artois à l'état actuel de la transmission des maladies qui circulent entre les animaux et les hommes, autrement appelées zoonoses.

Selon Marc Artois, professeur à l'École vétérinaire de Lyon, la médecine des animaux n'est pas différente de celle des hommes, comme le reconnaît d'ailleurs l'Organisation mondiale de la santé animale. «Les hommes et les animaux partagent un certain nombre d'agents pathogènes, dit-il. Il n'y a pas de frontières et certains d'entre eux circulent librement, faisant peser la même menace sanitaire sur les hommes et sur les animaux. Vétérinaires et médecins doivent donc travailler main dans la main.»

On savait depuis longtemps que les gorilles en cage pouvaient attraper la varicelle et le rhume des touristes qui visitent les zoos. Mais le contraire est évidemment plus préoccupant. Selon Marc Artois, on assisterait aujourd'hui à une recrudescence des maladies transmises de l'animal à l'homme. Le sujet a fait irruption dans l'actualité avec ce qu'on a appelé les maladies émergentes. «On s'est aperçu que, parmi ces nouvelles maladies infectieuses qu'on ne connaissait pas il y a quelques années à peine, la majorité étaient d'origine animale.»

La légionellose fut la première à alerter les spécialistes. Cette maladie respiratoire est provoquée par des bactéries présentes dans les milieux aquatiques naturels ou artificiels. Puis est venu le sida, qui fut d'abord détecté chez les primates. Le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) est une maladie issue des rhinolophes, une variété de chauve-souris d'Asie. Le virus a probablement transité par les civettes palmistes masquées (de la famille des mouffettes). Les experts supposent qu'il s'est transmis dans les marchés chinois, où ces animaux sont vendus pour la boucherie, puisqu'on n'a pas trouvé d'anticorps chez les fermiers produisant les civettes et qu'on en a détecté chez les vendeurs des marchés et les restaurateurs. On sait que la maladie s'est ensuite propagée à Toronto, où elle a fait plusieurs morts.

Les nouveaux animaux domestiques

«On a depuis recensé et analysé des centaines de maladies de ce genre, dit Marc Artois. Toutes les équipes arrivent à la conclusion que les zoonoses sont un facteur de risque majeur de maladies émergentes. Nos contacts avec les animaux expliqueraient même la majorité des maladies émergentes infectieuses de l'homme. On estime qu'environ 60 % de ces maladies sont d'origine animale.»

Selon Marc Artois, deux causes expliquent cette recrudescence. La première est liée aux déplacements des espèces animales, comme l'illustrent les exemples du sanglier et du renard en Europe. Alors qu'il avait pratiquement disparu, le sanglier pullule aujourd'hui un peu partout, depuis que les chasseurs ont décidé de le protéger. L'apparition des banlieues a aussi favorisé les renards, qui s'adaptent particulièrement bien à cet environnement.

La seconde cause est liée à la multiplication des contacts avec les animaux sauvages, dit Artois. Alors que nos ancêtres s'en tenaient à distance, nous faisons tout pour nous en rapprocher. Qu'on pense aux iguanes, aux tortues de la Floride et aux chiens de prairie, qui sont aujourd'hui considérés par certains comme des animaux de compagnie. En Europe, le commerce des chiens de prairie a d'ailleurs été interdit, puisque ces animaux peuvent transmettre la peste, la rage et la tularémie (une maladie infectieuse aiguë présente chez le lièvre). «Comme nous sommes inconscient des dangers, nous pourrions facilement avoir de graves problèmes de transmission dans l'avenir, par exemple, si nous décidions de ne plus cuire à point les viandes de gibier.»

Selon Artois, la multiplication des contacts avec les animaux, liée au développement des transports en général, ne peut que favoriser les épidémies. «Certaines maladies sont anecdotiques, mais d'autres, comme le sida, causent de véritables hécatombes.» La grippe A(H1N1) est un autre exemple, puisque la majorité du génome de cette grippe vient du porc et des oiseaux. La façon dont les États ont choisi de réagir est susceptible de devenir un cas d'espèce. «On essaie maintenant d'anticiper les crises et on se rend compte qu'on a beaucoup de mal à adapter la réponse à la réalité du problème», dit Artois.

«Nous ne vivons pas dans un monde qui nous permet de nous familiariser avec les animaux sauvages, dit le vétérinaire. Il vaudra donc toujours mieux s'en tenir à distance.»

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Collaborateur du Devoir

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