Jeunes médecins - «Ça coûte 10 fois plus cher au système de santé quand un patient passe par l'urgence»

«Il y a 3000 jeunes médecins au Québec qui sont assujettis aux activités médicales particulières (AMP). Si on leur permettait de faire quelques heures de cabinet par semaine, dans six mois, tout le monde aurait un médecin de famille», proclame le Dr François-Pierre Gladu, président de l'Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ) depuis 2005, lui-même médecin de famille à Montréal et enseignant clinique à l'Université de Montréal.

L'AJMQ, qui apparaît comme un mouton noir dans l'ensemble de la confrérie des fédérations de médecins, compte près de 1000 membres, qui le sont tous de façon volontaire, contrairement à la situation qui prévaut dans près d'une quarantaine de fédérations de spécialistes, d'omnipraticiens et de médecins résidents, là où l'adhésion est obligatoire.

Cela fait dire au Dr Gladu que, à l'AJMQ, on applique une démocratie directe, c'est-à-dire celle où les membres élisent directement leur président, alors que, dans les fédérations, les médecins élisent des représentants dans des associations régionales, lesquels deviennent des délégués votant ensuite pour le choix du président de leur fédération respective.

Clauses de disparité

Mais ce n'est pas là, semble-t-il, le fond du problème. L'AJMQ a été fondée en 1995 à la suite de «mesures abusives» ou de ce qu'on a appelé les clauses de disparité de traitement. Tout a commencé au début des années 1990, avec la décision du gouvernement de s'attaquer à sa situation déficitaire, ce qui s'est traduit par une baisse de 6 % des salaires des employés de l'État. Tout à fait en désaccord, les médecins ont négocié avec le gouvernement une entente qui a eu pour conséquence de pénaliser les jeunes médecins.

Depuis 1993, les jeunes omnipraticiens doivent prendre en charge en hôpital les activités dites d'AMP, sous peine d'être pénalisés de 30 % de leur revenu, une mesure qui s'applique pendant les 20 premières années de leur pratique. Cette contrainte a aussi pour conséquence de leur rendre la vie extrêmement difficile en ce qui concerne la pratique en bureau, étant donné que les hôpitaux acceptent mal qu'un médecin travaille moins de 25 heures par semaine dans leurs locaux, pour y offrir au demeurant des services médicaux essentiels mais moins populaires auprès du corps médical, parce que moins bien rémunérés ou prodigués à des heures défavorables, ajoute le Dr Gladu.

Bref, l'AJMQ considère que cette formule a pour résultat une baisse de la qualité des services offerts à la population et une augmentation des coûts hospitaliers. Bien qu'il y ait au Québec plus de médecins par habitant qu'ailleurs au Canada, le nombre des médecins de famille est en décroissance, de sorte que 26 % de la population québécoise n'a pas de médecin de famille; la proportion est même de 30 % à Montréal, alors qu'au Canada elle n'est que de 10 %. Et pourtant, le système de santé est le même partout au Canada, rappelle le président de l'AJMQ. De 1999 à 2004, pas moins de 200 000 Québécois ont perdu leur médecin de famille et 900 000 autres auraient pu être suivis par un médecin de famille s'il y avait eu une disponibilité. Les vieux médecins ferment leur bureau et les plus jeunes ne sont pas en mesure de prendre la relève.

Triple exode

Le Dr Gladu constate un triple exode. Le Québec, dit-il, est la seule province à subir une perte nette annuelle de 0,5 % de médecins, soit une quarantaine de spécialistes et autant de médecins de famille. Aussi, il y a ceux qui demeurent au Québec mais qui quittent le régime d'assurance public, préférant atteindre en bureau privé les patients qui les paieront rubis sur l'ongle. Depuis 30 ans, 120 médecins de famille ont ainsi quitté le régime public, ce qui est peu sur un total de 8000, mais l'impact local est néanmoins fortement ressenti, puisqu'un médecin de famille reçoit 1200 patients par année. Enfin, il y a l'exode des étudiants, dont 20 % (une cinquantaine par année) de ceux qui se destinent à la médecine familiale vont faire leur stage de résidence à l'extérieur du Québec, en comparaison de 10 % dans le cas des spécialistes.

Sur le plan des coûts des soins de santé, le manque de médecins de famille a pour résultat de repousser les patients vers l'urgence des hôpitaux; de 40 à 50 % des patients se seraient plutôt rendus dans un bureau de médecine familiale s'ils en avaient eu un. «Ça coûte 10 fois cher plus au système de santé quand un patient passe par l'urgence», soutient le Dr Gladu, qui aimerait bien sentir davantage les pressions de la population pour obtenir des changements afin que tous les médecins participent aux AMP et que les jeunes médecins à qui cette tâche est imposée se sentent moins orphelins.

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Collaborateur du Devoir

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