Réseau - La médecine familiale est en crise

Ce n'est plus un secret pour personne: le Québec manque de médecins de famille. Si le bilan est clair et que personne ne remet en cause la nécessité de remédier rapidement à la situation, les démarches pour parvenir à une plus grande accessibilité des services et à la revalorisation de la profession risquent de prendre du temps.

Au Québec, on estime qu'environ 45 % des médecins de la province assument des tâches de médecine familiale, alors que 55 % d'entre eux pratiquent dans des domaines spécialisés. Pour que le système se désengorge et que la population ait plus facilement accès aux services de médecine familiale, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) estime que la proportion devrait plutôt être de 50-50.

Créée en mars 2009, la Table de concertation sur l'accès aux médecins de famille et aux services de première ligne a mis sur pied trois groupes de travail, qui réunissent des représentants des médecins, des étudiants en médecine, des infirmières, des malades, du réseau de la santé et des facultés de médecine. Son objectif est de proposer des solutions concrètes pour remédier à la situation. La valorisation de la profession de médecin généraliste et la réorganisation des services sont à l'ordre du jour.

Une question d'image

Ces dernières années, les facultés de médecine ont formé environ 800 nouveaux médecins par an, ce qui est considérablement plus qu'au début des années 2000. Un seul hic: les spécialités sont plus populaires que la médecine familiale, alors que celle-ci constitue le pilier du système de santé au Québec.

«Depuis quelques années, on note que les étudiants délaissent les études en médecine familiale», lance d'emblée le docteur Yann Dazé, président de la Fédération des médecins résidents du Québec. Le compte est facile à faire: si peu d'étudiants s'intéressent à la médecine familiale, peu de gradués se retrouveront à la pratiquer après leurs études.

Si la médecine familiale n'a pas la cote auprès des étudiants, c'est d'abord une question de méconnaissance et de sous-exposition. Peu d'étudiants sont au fait des tâches réelles du médecin de famille au quotidien, et ce, pour deux raisons principales: d'une part, le nombre des médecins de famille participant à l'enseignement universitaire est beaucoup moindre que le nombre des spécialistes, d'autre part, les stages cliniques offerts en médecine familiale ne représentent qu'une minime partie du programme d'études.

«C'est pour cette raison que la fédération suggère que les facultés de médecine offrent plus de stages en médecine de famille dans le programme régulier, mais également qu'on offre des stages rémunérés à des étudiants en médecine au niveau prédoctoral. On souhaite aussi que plus de médecins de famille participent à l'enseignement», souligne le docteur Dazé.

Autre fait important: la profession souffre d'un problème d'image et a grand besoin d'être valorisée, explique le docteur Yves Robert, porte-parole du Collège des médecins: «La société actuelle valorise l'expert et la spécialisation. C'est vrai pour la médecine, mais aussi dans tous les domaines. Il y a un certain prestige à être considéré comme spécialiste, et ça, ça se fait malheureusement au détriment du généraliste.»

Ainsi, bon nombre d'étudiants croient toujours qu'il est beaucoup plus glorieux de choisir une spécialité. Il faut dire que l'attitude de certains professeurs, généralement spécialistes, y est pour quelque chose.

«En 2009, on entend encore des commentaires peu élogieux sur la médecine de famille, alors qu'on glorifie toujours les spécialités. Des propos comme "Seuls les meilleurs d'entre vous iront en médecine spécialisée", ce n'est pas rare qu'on en entend. Ça ramène les médecins de famille au rôle de "grippologue", alors que ce genre de discours-là n'a pas lieu d'être du tout quand on sait ce que fait un médecin de famille au quotidien!»

À cela s'ajoutent les écarts de rémunération entre omnipraticiens et médecins spécialistes. Alors que la charge de travail des médecins de famille croît sans cesse en raison de l'avancement de la médecine (les gens vivent plus vieux, développent plus de maladies chroniques, etc.), leur rémunération est toujours inférieure d'environ 50 % à celle des spécialistes.

«Si on attribue une valeur à la médecine de famille, c'est une valeur qui devrait avoir un reflet en nature sonnante et trébuchante», commente Yves Robert.

Repenser l'organisation des services

Pour bien des professionnels du milieu, ce qui saura séduire les étudiants et les convaincre de pratiquer la médecine familiale sans leur imposer des mesures coercitives, c'est d'abord un milieu de travail stimulant et adapté à leurs besoins.

«Il y a une nécessité de repenser l'organisation des services. Le médecin de famille qui travaille en cabinet, il se sent souvent seul parce qu'il manque d'outils. Ce qu'il faut changer pour améliorer la situation, c'est son accès à l'information et à ce qu'on appelle un plateau technique. Il faut qu'il puisse avoir accès rapidement à certains services pour ses patients, comme des laboratoires, par exemple, qu'il puisse obtenir facilement des résultats et qu'il puisse consulter des spécialistes sans passer des heures en attente au téléphone», souligne le docteur Robert.

En septembre dernier, la première clinique réseau intégrée (CRI) a été inaugurée à Verdun. Une telle clinique, sorte de fusion d'un groupe de médecine familiale et d'une clinique-réseau, regroupe des médecins généralistes et plusieurs services sous un même toit. Au cours des prochaines années, les cliniques de ce type devraient être de plus en plus nombreuses. Le MSSS espère en compter au moins une soixantaine d'ici dix ans. Adaptées aux milieux urbains, elles sont un des pendants de la réorganisation des services et pourraient permettre à de nombreux Québécois d'avoir plus facilement accès à un médecin de famille.

D'autres types d'établissements, comme les groupes de médecine familiale et les coopératives, visent aussi à outiller les médecins de famille et se révèlent être des solutions intéressantes selon les milieux.

«La solution au problème de la médecine de famille, ce n'est pas une recette magique, rappelle le docteur Yves Robert. C'est quelque chose de très complexe, de multifactoriel, qui nécessite un plan ayant plusieurs cibles différentes et complémentaires! Je crois qu'il y a beaucoup d'espoir, mais que ce n'est pas quelque chose qui va se bâtir en une année. Soyons optimistes: le plus grand des voyages commence toujours par un premier pas!»

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Collaboratrice du Devoir

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