Finis, les isotopes made in Canada

Lisa Raitt a été obligée de s’excuser pour les propos qu’elle a tenus en privé, mais qui ont été enregistrés par accident.
Photo: Agence Reuters Lisa Raitt a été obligée de s’excuser pour les propos qu’elle a tenus en privé, mais qui ont été enregistrés par accident.

Ottawa — La solution à l'actuelle pénurie d'isotopes médicaux ne viendra pas du Canada. Le premier ministre Stephen Harper a confirmé hier que le pays ne continuerait pas l'aventure de la production d'isotopes radioactifs. Il sortira progressivement de l'industrie pour laisser la place aux concurrents étrangers.

«Nous anticipons qu'éventuellement, le Canada se retirera du marché», a confirmé M. Harper au cours d'une conférence de presse conjointe avec le président de la Colombie, Álvaro Uribe. «Nous avons plutôt décidé d'investir pour garder opérationnel plus longtemps le réacteur [de Chalk River], jusqu'à ce que d'autres sources internationales puissent prendre le relais.»

Le Canada perdra donc sa position de tête dans le marché mondial. Pour l'instant, le vieux réacteur nucléaire de Chalk River produit plus de 50 % de tous les radio-isotopes utilisés dans le monde et environ 70 % de ceux qui sont utilisés au Canada. Mais à 52 ans, le réacteur canadien a dépassé son espérance de vie. Il a été fermé récemment après qu'une fuite d'eau lourde se fut produite. On anticipe qu'il restera fermé pendant trois mois, et peut-être même à tout jamais.

Énergie atomique du Canada ltée (EACL) élaborait depuis les années 1990 une nouvelle génération de réacteurs nucléaires, les Maple, devant remplacer celui de Chalk River, mais après plus de 350 millions de dollars engloutis dans la recherche et les essais, ces réacteurs n'ont jamais fonctionné. La société de la Couronne a mis la hache dans le projet de manière définitive l'an dernier.

«Cette décision a été difficile à prendre, a concédé M. Harper hier. Mais nous ne pouvons pas dépenser des centaines de millions de dollars sans jamais produire un seul isotope. Je ne blâmerai pas le précédent gouvernement libéral, même si cela s'est produit sous leur règne, mais pour une raison qu'on ignore, EACL n'a jamais été capable de faire fonctionner les Maple et il n'y avait aucune indication qu'ils fonctionneraient à l'avenir.»

Revenus perdus pour Ottawa

L'industrie mondiale de l'imagerie médicale nucléaire est évaluée par certains à 3,7 milliards de dollars, ce qui comprend la valeur des produits une fois transformés. En 2007, les ventes d'isotopes bruts vendus par EACL ont généré des revenus de 35 millions de dollars. La totalité de la production de Chalk River était achetée par MDS Nordion, qui en faisait ensuite la transformation pour le milieu médical. Personne de chez MDS Nordion n'était disponible pour commenter les propos de M. Harper hier soir. Les représentants de la compagnie témoigneront aujourd'hui en comité parlementaire à Ottawa.

Il existe quatre autres réacteurs dans le monde produisant des isotopes sur une base régulière: le réacteur Osiris situé à Saclay, en France, BR-2 à Mol, en Belgique, NRG à Petten, aux Pays-Bas, et Safari à l'ouest de Pretoria, en Afrique du Sud. Leur capacité de production est limitée. Lors de la première pénurie en 2007, des scientifiques américains ont lancé une campagne pour doter les États-Unis de leur propre réacteur. La concurrence pourrait venir de là.

L'arrêt du réacteur de Chalk River a engendré une pénurie d'isotopes utilisés dans le milieu médical pour le diagnostic et le traitement de cancers et de maladies cardio-vasculaires, notamment. Mardi, le milieu médical a lancé un cri d'alarme, avertissant le gouvernement qu'une «catastrophe» médicale pointait à l'horizon.

Le premier ministre a pris acte de ces déclarations, mais a fait remarquer qu'il n'existait pas de «solutions rapides» au problème et qu'il s'agit d'une «réalité» qu'il faut gérer. «On ne peut pas contrôler toute cette situation. Si on doit fermer le réacteur pour des raisons de santé publique, on n'a pas le choix. Il n'est pas possible d'ouvrir un réacteur nucléaire en quelques mois ni même quelques années», a dit M. Harper. «Nous continuerons à éprouver des problèmes avec ce réacteur», a-t-il prédit.

Il s'en est pris aux partis d'opposition qui tentent de se faire, selon lui, du capital politique sur le dos de cette crise médicale. Il n'a pas expliqué pourquoi son gouvernement n'avait pas trouvé de solutions depuis la précédente pénurie d'isotopes en novembre et décembre 2007.

Des excuses... et d'autres commentaires

Plus tôt dans la journée, la ministre des Ressources naturelles, Lisa Raitt, a été obligée de s'excuser pour les propos qu'elle a tenus en privé, mais qui ont été enregistrés par accident. Sur la bande, on l'entend dire que le dossier des isotopes «frappe l'imaginaire [is sexy]» parce qu'il implique des fuites radioactives et le cancer.

Après avoir refusé de le faire la veille, la ministre s'est présentée en point de presse et a fait une déclaration de moins de deux minutes pendant laquelle elle a dû prendre de longues respirations pour ne pas pleurer.

«En tant que personne ayant été affectée par le cancer, mon intention n'était certainement pas de manquer de respect aux victimes du cancer, à ceux qui y survivent et à leur famille. Toutefois, il est évident que mes remarques ont été interprétées de cette façon. Je veux donc m'excuser à tous ceux qui auraient pu être choqués par ce que j'ai dit», a-t-elle dit.

Mme Raitt a expliqué qu'elle a vu mourir du cancer son père alors qu'elle n'avait que 11 ans, et son frère 20 ans plus tard. Elle s'est engagée à continuer à travailler sur ce dossier, après quoi elle a tourné les talons sans prendre de questions.

Toutefois, l'enregistrement de cinq heures de Mme Raitt a révélé d'autres secrets hier. Ainsi, sur la bande obtenue par le Chronicle Herald, Mme Raitt explique que le ministre de l'Environnement, Jim Prentice, a redirigé à la dernière minute une somme destinée à l'énergie éolienne vers le développement des sables bitumineux.

«Je soupçonne que Jim a pris l'argent pour son plan d'énergie propre [sur les sables bitumineux]. Ils se sont dit: "Ils ne l'utilisent pas." Il n'aurait pas dû y avoir un choix. Personne n'a demandé mon avis. S'ils l'avaient fait, j'aurais exercé des pressions.» Le ministre Prentice n'a pas voulu commenter ces informations hier, soulignant qu'à aucun endroit dans la transcription de la conversation ne fait-on explicitement mention des sables bitumineux.

Le chef du NPD, Jack Layton, dit qu'il a «apprécié les excuses» de la ministre, mais il demande toujours son départ. Idem pour le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.

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