Le Canada incapable de retenir l'un de ses plus éminents chercheurs

Le départ pour les États-Unis de Rafick Pierre Sékaly, éminent chercheur en immunologie de l'Université de Montréal, portera un coup dur à la recherche au Canada, a estimé la communauté scientifique. Le Globe and Mail révélait hier que le directeur du laboratoire en immunologie du Centre de recherche du CHUM, sommité mondiale dans le domaine de la recherche sur le sida, s'exilait avec une équipe de 25 chercheurs aux États-Unis, là où, contrairement au Canada, le financement est au rendez-vous, a indiqué le principal intéressé.

Après vingt ans à travailler au plus haut niveau de la science, à publier dans les meilleures revues scientifiques, à enseigner partout et à former les chercheurs de demain, Rafick Pierre Sékaly avait envie de «faire une différence pour le patient». «C'est l'aboutissement d'une carrière», a-t-il déclaré, joint à Paris par téléphone. «C'est un excellent timing pour moi et pour les jeunes chercheurs qui vont m'accompagner. Dans ce contexte de coupures fédérales et du gel du recrutement dans les universités, c'est une chance d'aller ailleurs.»

Il y pensait sérieusement depuis deux ans, période durant laquelle il n'a cessé d'être courtisé par les plus grands laboratoires du monde. Mais comme le chercheur voulait maintenir une partie de son laboratoire à Montréal — 15 personnes pour les trois prochaines années —, dans le but de la faire profiter des retombées de son mégaprojet à Port St. Lucy, en Floride, il n'a pas lésiné sur l'offre de 100 millions de dollars des Américains, lui qui faisait des miracles au CHUM avec à peine trois millions. «L'Université de Montréal a essayé de me retenir, mais ils étaient conscients que c'était difficile de s'approcher de la nature des offres qui m'avaient été faites», a reconnu M. Sékaly.

«Un chercheur avec un tel rayonnement, ça laisse un trou important dans le domaine de la recherche sur les vaccins», a dit Éric Cohen, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en rétrovirologie humaine. «Il y aura un effet d'entraînement, c'est évident.»

Dans le milieu de la science, les chercheurs font tous le même constat: devant les États-Unis qui viennent d'investir dix milliards dans la recherche médicale, le Canada ne fait pas le poids. Le gouvernement conservateur supprimera 162 millions de dollars sur trois ans dans les quatre plus importants organismes scientifiques au pays.

«Je pense que ceci témoigne du manque de volonté du Canada à subventionner adéquatement la recherche médicale», a soutenu Mark Wainberg, chercheur au Centre de recherche sur le sida de McGill et à l'Hôpital général juif. «Quand l'argent manque, les tentations d'aller ailleurs deviennent trop grandes», a-t-il dit en ajoutant qu'il avait lui-même eu plusieurs offres pour aller aux États-Unis.

Quant au porte-parole libéral en matière d'industrie, de science et de technologie, Marc Garneau, il a demandé au gouvernement Harper de prendre des mesures immédiates pour annuler les compressions. «L'avenir va dépendre de l'économie du savoir», a-t-il déclaré en ajoutant que le Canada ne semblait pas l'avoir compris.

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