Montréal au temps de la grippe espagnole

Vue de la rue Sainte-Catherine à l’est de la rue Saint-Laurent (vers 1914). À gauche, le théâtre Français, où se trouve aujourd’hui le Métropolis.
Photo: Vue de la rue Sainte-Catherine à l’est de la rue Saint-Laurent (vers 1914). À gauche, le théâtre Français, où se trouve aujourd’hui le Métropolis.

Le 11 novembre 1918, les Alliés et les Allemands signaient un armistice dans le wagon-bureau du maréchal Foch stationné dans la forêt de Compiègne, en France. Un mois plus tôt, le 11 octobre, le Bureau de santé de la cité de Montréal publiait une proclamation imposant une mise en quarantaine quasi complète de la ville. Un autre front meurtrier s'était ouvert et Le Devoir titrait: «Influenza — Guerre ouverte contre l'épidémie».

Tous les lieux de divertissement, des théâtres aux bains publics, devaient fermer, de même que les églises, les «mitaines», comme on surnommait à l'époque les églises protestantes, et toutes les écoles publiques ou privées. Les curieux n'étaient plus admis aux séances des tribunaux et l'appel recommandait, «jusqu'à nouvel ordre», de «ne pas encombrer les tramways» et d'éviter «la foule dans les gares».

La Commission d'hygiène avait déjà interdit les réunions de plus de 25 personnes. Même la finale de la coupe Stanley allait passer à la trappe quelques mois plus tard.

Les premiers cas d'infection furent officiellement diagnostiqués à la fin de l'hiver 1918 en Europe et en Asie. La mutation en une souche des dizaines de fois plus mortelle que les grippes communes engendra une des pires pandémies de l'histoire de l'humanité. La mort frappa partout, aveuglément, un grand cataclysme s'ajoutant à un autre dans ce monde en guerre depuis quatre interminables années de fer et de sang.

La maladie due au H1N1, probablement apparue en Chine, fut baptisée grippe espagnole parce que les premiers reportages à en parler librement arrivaient des médias ibériques, l'Espagne neutre ne censurant pas sa presse. La tragédie fit entre cinquante millions et cent millions de morts à l'échelle planétaire, à coup sûr plus de victimes que le premier conflit mondial.

La terrible infection s'infiltra ici à l'automne avec les soldats démobilisés. En six mois, elle faucha 50 000 Canadiens, dont 14 000 Québécois parmi lesquels plus de 3500 Montréalais.

Étrangement, la mémoire collective a conservé bien peu d'empreintes de cette calamité biologique. Même l'inquiétante perspective d'une nouvelle pandémie suscitée par une autre mutation de la souche H1N1 peine à raviver les mauvais souvenirs.

«Au Canada, il y a eu à peu près autant de morts de la grippe que du conflit, et pourtant la Première Guerre mondiale va laisser des traces beaucoup plus importantes», résume la professeure Magda Fahrni, du Département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal. «Au Canada anglais, la guerre a servi à unifier le pays et marqué en quelque sorte la naissance de la nation canadienne. Au Québec, évidemment, c'est de la conscription qu'on se souvient. L'épidémie de grippe espagnole passe un peu dans l'oubli, malgré ses ravages dans d'innombrables familles.»

Spécialiste de l'histoire des femmes, de la famille et des mesures sociales, elle est aussi devenue une des rares spécialistes canadiennes de la pandémie du début du XXe siècle. Elle avoue avoir commencé à s'intéresser au sujet après la crise du SRAS (une pneumonie atypique), à Toronto, au début des années 2000.

«Ce qui m'intéresse toujours, c'est dans quelle mesure la grippe a servi de catalyseur à des mesures sociales et de santé publique ou privée, explique-t-elle. Comme je suis historienne de Montréal, j'ai pris cette ville comme étude de cas.»

Bio-histoire d'une cité

Montréal, comme toutes les grandes villes du monde, a été en partie façonnée par les épidémies. Les Amérindiens furent décimés par les maladies microbiologiques importées du Vieux Continent. Au XIXe siècle, l'île industrialisée a connu trois attaques successives, par le choléra (1832), le typhus (1847) et la variole (1885).

«Chacune de ces épidémies est devenue une crise médicale et sociale, note Mme Fahrni. Dans la première moitié du XIXe siècle, il existe très peu de mesures sociales et d'infrastructures adaptées. En 1885, la situation est un peu différente, mais la ville, comme la province, est mal préparée. Cette épidémie de variole va d'ailleurs susciter des mesures étatiques. Quand la pandémie de grippe espagnole éclate en 1918, il y a donc ici des infrastructures plus développées pour faire face à la crise, même si on compte toujours beaucoup sur le privé.»

L'historienne mentionne le Conseil supérieur d'hygiène de la province de Québec, qui va gérer la santé publique et organiser la réaction avec les municipalités, alors en première ligne. «On voit venir la grippe, on en parle dans les journaux, mais on ne peut pas pour autant dire que la société soit bien préparée. Les premiers reportages seront très mesurés et ne sèmeront pas la panique.»

Tout de même, assez vite l'épidémie massive mine les espaces publics de la ville d'environ 640 000 habitants. Au pire du drame, elle fait mourir un Montréalais toutes les neuf minutes.

La spécialiste de l'histoire des femmes a très bien documenté l'importance du dévouement féminin. «Elles sont partout», notait Ernest Décary, président du Bureau de santé. Mme Fahrni en a fait le titre d'un article savant sur le sujet publié en 2004. «Il y avait toute une armée féminine d'infirmières, de religieuses, de bénévoles qui faisait des visites à domicile. Ces femmes ont soigné Montréal.»

En visitant les foyers infectés, elles vont tomber sur des cas pathétiques et prendre conscience de la pauvreté comme des mauvaises conditions de vie dans d'importants secteurs de la ville. Les travaux de Mme Fahrni parlent d'appartements miteux, mal chauffés, sans draps, ni oreillers, ni couvertures, ni serviettes, ni charbon, ni savon. Le Devoir du 22 avril 1919 note que les infirmières volontaires avaient découvert une cité de la peine: «Chaque logement, à très peu d'exceptions près, dirent-elles, est un taudis», écrit le journal, qui va perdre son journaliste-vedette Jules Fournier dans l'épidémie.

La professeure parle de découvertes encore plus macabres. Ici, toute une famille morte dans un lit de misère. Là, deux parents décédés entourés d'orphelins en pleurs.

Une maladie démocratique?


Les chiffres officiels citent 20 000 cas d'infection à Montréal, alors que les évaluations récentes gonflent ce nombre notamment parce que les familles cachaient des malades et que les médecins, sans moyens curatifs efficaces, ne les rapportaient pas tous. Un seul hôpital spécialisé sera inauguré pendant la crise, celui du quartier chinois.

«En tout cas, Montréal a subi l'épidémie à peu près comme les autres grandes villes du monde», dit l'historienne, qui corrige immédiatement l'impression de maladie «démocratique», puisque les riches furent plus épargnés que les pauvres, notamment à cause de la densité des quartiers défavorisés.

Par contre, pour une fois, les marqueurs linguistiques ou religieux n'eurent pas d'influence notable. «Dans l'histoire de la santé publique à Montréal, le fait d'être francophone et catholique est généralement désavantageux. Par contre, pour cette épidémie, l'écart entre les Canadiens anglais et les Canadiens français s'avère minime.»

Une fois le tsunami viral passé, la société va tenter de tirer des leçons. Le Département de la santé du fédéral, l'ancêtre du ministère actuel, sera créé dans la foulée de la pandémie, en 1919. Les universités et les collèges prendront davantage conscience des lacunes dans la formation du personnel médical

En fait, les médecins de 1918, ceux des riches comme ceux des pauvres, n'avaient ni vaccin, ni antiviraux à leur disposition. Ils recommandaient à leurs patients de prendre l'air ou le soleil et de se reposer. «Le choc ici comme dans le monde occidental vient de l'impuissance face à la maladie, note alors l'historienne. On est au XXe siècle, le siècle du progrès, mais la médecine ne sauve pas.»

Les temps changent. La science sait beaucoup mieux combattre les micro-organismes. Surtout, la professeure Magda Fahrni souligne l'énorme implication actuelle des instances publiques nationales et internationales pour faire face aux nouvelles crises en santé. Une particularité essentielle qui comptera si le vilain virus reprend du mauvais service pandémique...

«Le dosage des ressources publiques et privées n'est plus du tout le même, conclut-elle. Au début du XXe siècle, il y avait un certain nombre de mesures municipales et provinciales, mais la réaction à l'épidémie de grippe espagnole a été possible grâce aux bénévoles, aux infirmières privées, aux religieuses. Aujourd'hui, au début du XXIe siècle, on a un État providence mieux développé, aux trois paliers. Si une nouvelle épidémie survient, la grande différence viendra de la capacité d'intervention de l'État.»

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