Les paradoxes d'une crise

À Mexico, à peu près plus personne ne sort de chez lui sans se couvrir le visage d’un masque.
Photo: Agence France-Presse (photo) À Mexico, à peu près plus personne ne sort de chez lui sans se couvrir le visage d’un masque.

Rosa Martinez, l'une de ces courageuses cuisinières qui font quatre heures de route par jour, par métro et camionnettes, pour aller nourrir leurs clients dans le chic quartier de Polanco, pas très loin de la délégation générale du Québec, ne servira plus de chicharrón pour un certain temps. Les Mexicains adorent tremper dans une petite sauce piquante ou manger en tacos la peau de porc frite dans l'huile qui croque sous la dent comme des croustilles. Les grandes plaques cabossées de chicharrón s'empilent dans les marchés à la belle étoile, sans autre mesure d'hygiène. Servi en pique-nique le dimanche, le chicharrón se prépare rapidement et est bourratif.

Mexico — Le porc sous toutes ses présentations a mauvaise réputation depuis une semaine, même si le ministre mexicain de la Santé répète inlassablement que la viande de porc demeure parfaitement comestible malgré l'épidémie. D'ailleurs, sur ordre de l'Organisation mondiale de la santé, on ne parle plus de «grippe porcine» mais de «nouvelle grippe».

Le Mexique n'est pas seul dans l'épreuve qui frappe l'une de ses deux viandes favorites (avec le poulet): les grands éleveurs de porcs de Queratero et leurs meilleurs fournisseurs de semence porcine, comme la société Génétiporc, de Saint-Hyacinthe, risquent de payer cher la panique suscitée par le fatal virus A/H1N1. Grâce à des sociétés comme Génétiporc, le Mexique avait même développé un lucratif marché du porc jusqu'au Japon. Mais Tokyo, gros importateur de viande, vient d'annuler ses commandes.

En revanche, la Chine, elle, manifeste son amitié en se targuant d'être le premier pays à expédier au Mexique un avion rempli de fournitures médicales: masques sanitaires pour se protéger de la toux et des éternuements d'un voisin indélicat, protège-chaussures comme on en enfile en entrant à l'hôpital, blouses d'infirmières et de médecins, scanners pour mesurer la température des voyageurs à l'embarquement, dans les aéroports. Et voilà la Chine championne de l'aide humanitaire en Amérique du Nord!

Sur le trottoir

La fermeture de tous les restaurants de Mexico, depuis mardi, pour éviter les rassemblements favorables à la contagion, provoque des scènes cocasses. S'il est interdit de servir à manger dans les restaurants, il n'est pas interdit de vendre des plats à emporter. Avec pour résultat qu'on a vu des fonctionnaires cravatés installés sur le bord du trottoir ou dans un parc en train de dévorer un plat de leur restaurant favori! «Ridicule, risible», s'esclaffe Bernardo, ex-professeur à Polytechnique, qui n'en peut plus d'être confiné chez lui depuis une semaine. Les longs repas de midi (de 15h30 à 18h), dont on profite pour régler des affaires, ont pris une tournure vraiment comique.

«Le lundi matin, on planifie», soupire Jane, patronne du Winston Churchill, l'un des meilleurs restaurants de Polanco, le quartier des affaires et de plusieurs ambassades comme celle du Canada. «Le décret de fermer les bars et restaurants de la ville nous a pris par surprise alors qu'on venait tout juste de nous approvisionner pour la semaine. Que vont devenir le million d'employés et de serveurs qui ne vivent que de pourboires?» Plus choquant: les établissements voisins de l'État de Mexico (à ne pas confondre avec la capitale) restent ouverts, eux!

En fermant les 400 000 bars et restaurants de Mexico, le maire Marcelo Ébrard a peut-être mis une sérieuse croix sur ses ambitions présidentielles. Il n'en distribue pas moins avec zèle les tapa bocas — ces masques qu'on reçoit aussi en cadeau à l'entrée du métro.

Pertes d'emplois à venir

«Restez chez vous, jouez avec vos enfants, regardez la télé», lançait, tard en soirée mercredi, le président Felipe Calderón, improvisant devant les caméras de télé un étonnant message de conseils pratiques.

Dans la rue et les multiples émissions d'opinions, l'hostilité a fait rapidement place à la solidarité. L'ASPAN — alliance trilatérale conçue pour ranimer l'ALENA et abattre le terrorisme — paraissait viser au premier chef la violence des narcotrafiquants; elle met plutôt en valeur, de façon imprévue, la solidarité nord-américaine. Et le Canada recueille sa part de publicité avec son laboratoire capable de détecter rapidement cette grippe qu'il ne faut surtout pas qualifiée ni de porcine, ni de mexicaine!

Mais si ces gestes de solidarité sont bons pour le moral, ils ne peuvent faire oublier le cauchemar qui vient: une nouvelle crise économique menaçant un Mexique déjà confronté à un demi-million de pertes d'emplois en 2009.

Et la question primordiale demeure sans réponse: pourquoi la grippe A/H1N1 tue-t-elle au Mexique et pas aux États-Unis?

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