Quand l'inconnu fait craindre le pire

Photo: Agence Reuters

Comment expliquer que nos médias semblent avoir été atteints depuis une semaine beaucoup plus sévèrement par l'influenza H1N1 que la population canadienne, laquelle ne compte aucun mort et pas même une centaine de cas, d'ailleurs tous bénins, pour l'instant?

Nos médias n'ont pas parlé des 1442 personnes qui meurent chaque semaine du cancer au pays, pour un total de 75 000 durant l'année 2009, selon les prévisions gouvernementales.

Le SRAS, qui avait mobilisé tout le système médical ontarien et canadien, en plus des médias, a tué en tout une centaine de personnes au Canada. En comparaison, chaque année, 700 personnes meurent au Québec dans des accidents d'automobile, sans parler des milliers qui vont demeurer handicapés à vie.

Banalisation des vrais problèmes et exploitation abusive de la nouveauté?

Certes, reconnaît le Dr Louis Drouin, responsable de la santé environnementale à la Direction de la santé publique de Montréal, le smog urbain tue annuellement au Canada beaucoup plus de monde que le SRAS, soit plus de 5900 personnes par année au Canada et 1540 dans la région de Montréal. Et on veut ajouter au trafic de l'automobile par des autoroutes sans que cela soit perçu comme un scandale.

Le fait que ces problèmes ne suscitent pas le même niveau d'intérêt, pour ne pas dire d'anxiété dans la population que génère une nouvelle menace intéresse depuis longtemps la communauté médicale. Cette question a notamment été analysée par d'éminentes sommités, comme le Dr Vincent Covello, du Center for Risk Communication aux États-Unis.

«Ce que toutes les études nous indiquent, explique le Dr Drouin, c'est que le sentiment de danger ou la perception d'un risque important augmente avec l'exposition devant l'inconnu. Plus on est exposé à un risque de façon involontaire, plus on a tendance à l'amplifier parce qu'on voit mal comment on peut le contrôler. C'est à l'opposé du risque couru par un pilote de course automobile, pourtant très élevé, mais perçu comme acceptable par l'intéressé qui tient le volant.»

Certes, les médias jouent le jeu dans les crises environnementales et de santé publique, et y trouvent leur compte. «Mais en ce sens, les médias reflètent la psychologie du monde ordinaire», ajoute le Dr Drouin.

Le Dr Covello va plus loin. Les médias, soutient-il dans ses écrits, peuvent amplifier le caractère irrationnel de la perception des risques en offrant l'antenne aux visions émotives ou de non-experts, qu'on mettra parfois sur le même pied que les véritables experts, alors que toute la gestion scientifique du risque en période de crise exige plutôt de miser sur des approches rationnelles, crédibles et consensuelles.

«Dans le cas d'une épidémie ou d'une pandémie potentielle, précise le Dr Drouin, il faut être plus nuancé. On est actuellement devant une nouvelle souche de virus qui se comporte de façon inhabituelle, ne serait-ce que parce que les Mexicains semblent plus touchés que les gens des autres pays. Est-ce un effet d'une plus grande promiscuité? D'une plus grande pollution atmosphérique qui aurait rendu les Mexicains plus vulnérables? On ne sait pas, mais une chose est certaine, en matière de gestion, il faut penser à un éventuel vaccin et gérer l'expansion de la maladie tout en évitant les paniques et les dérapages.»

Et il y en déjà, comme ces abattages de porcs en Égypte alors qu'il n'y a aucun risque de ce côté, selon l'OMS.

Les études du Dr Covello sur la gestion des risques en période de crise insistent sur la nécessité d'atteindre quatre objectifs: il faut, écrivait-il en 2001, une «prise de décision informée», un niveau de confiance élevé envers les autorités, une gestion des dissensions scientifiques ou sociales et créer ou maintenir un consensus sur les avenues de la sortie de crise.

L'impondérable dans ces scénarios demeure sans contredit le système médiatique, selon le

Dr Covello, parce que ce système priorise souvent les dimensions les plus sensationnalistes, parce qu'il ouvre la porte trop grande aux démagogues et aux non-experts aux dépens des véritables experts, et qu'il privilégie généralement les aspects négatifs dans une situation par rapport aux aspects positifs qui témoignent d'un réel contrôle de la crise.

Certes, estime le Dr Covello en conclusion de son étude du cas de l'épidémie du virus du Nil en 1999 et 2000 dans l'État de New York, certains gestionnaires préfèrent adopter l'attitude autoritaire du «décide, annonce et défend» (DAD). Mais cette stratégie peut aussi pousser à la hausse le niveau d'anxiété générale si les gens et les médias découvrent ou perçoivent qu'on leur cache des choses. Mieux vaut, conclut l'éminent chercheur, miser sur une approche rationnelle et transparente, qui a plus de chances de résister au cocktail imprévisible des émotions et des intérêts composites qu'on retrouve dans toute société.

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