Pénurie de main-d'oeuvre - Le pire est à venir

Actuellement, le manque à combler dans le milieu de la santé est d’environ 5000 postes sur 27 000 salariés, dont 3000 uniquement pour les infirmières.
Photo: Pascal Ratthé Actuellement, le manque à combler dans le milieu de la santé est d’environ 5000 postes sur 27 000 salariés, dont 3000 uniquement pour les infirmières.

À défaut d'avoir plus de main-d'oeuvre, la solution pour contrer la pénurie passe par la réorganisation des soins, estiment les intervenants du milieu de la santé au Québec.

Qu'on parle d'infirmières, de médecins de famille, de pharmaciens, d'ergothérapeutes, d'inhalothérapeutes, d'orthophonistes, de physiothérapeutes ou de pathologistes, la pénurie de main-d'oeuvre dans le domaine de la santé se fait sentir plus que jamais, autant dans les régions que dans les grands centres comme Montréal et Québec. Et le pire est à venir, constatent à regret les observateurs et les acteurs du milieu de la santé québécois.

«Il faudra un minimum de cinq à dix ans avant qu'on ne commence à se sortir la tête de l'eau», estime le Dr Yves Lamontagne, président-directeur général du Collège des médecins du Québec.

Si tous s'entendent pour dire que la pénurie sévit depuis près de dix ans, elle frappe de plein fouet depuis les deux ou trois dernières années. Actuellement, le manque à combler est d'environ 5000 postes sur 27 000 salariés, dont 3000 uniquement pour les infirmières. Et ce chiffre ne tient pas compte des médecins, chez qui il existe un déficit de plus de 1000 médecins de famille et presque autant de médecins spécialistes.

Montréal souffre

À Montréal, la situation est plus difficile, notamment du côté des infirmières, estime Louis Côté, directeur des ressources humaines à l'Agence de santé et des services sociaux de Montréal. «On est dans un domaine où on ne peut pas, évidemment, cesser de fournir des services; la conséquence est donc que, dans quelques professions et services, nous avons une augmentation des heures supplémentaires de travail et une utilisation plus importante des agences de services privées.»

Plusieurs mesures ont pourtant été mises en oeuvre par les gouvernements, comme l'augmentation des admissions dans l'ensemble des domaines d'études en santé, mais ce n'est pas suffisant pour faire face à la demande qui, elle, ne cesse de croître avec le vieillissement de la population.

«Même si le gouvernement actuel a doublé les admissions en médecine dans les universités — qui sont passées de 400 à 800 — il faut tenir compte des départs à la retraite, car la moyenne d'âge des médecins est malheureusement assez élevée, précise le Dr Lamontagne. Pour 2008, nous avons un total de 576 nouveaux médecins qui sont venus s'ajouter. Mais, parallèlement à cela, nous avons eu 316 départs. Cela fait donc un ajout net de 260 médecins. Ce ne sera pas suffisant pour combler la pénurie.»

Situation critique chez les infirmières

Les départs à la retraite sont particulièrement criants chez les infirmières, qui en font leur enjeu prioritaire. Selon les chiffres de l'Ordre des infirmières du Québec, sur un peu plus de 70 000 infirmières oeuvrant au Québec, 14 000 ont 55 ans ou plus. Quelque 11 000 autres ont entre 50 et 55 ans.

«Nous avons fait un sondage interne et 15 000 infirmières nous ont dit qu'elles partiraient d'ici trois ans, soutient Johanne Lapointe, directrice conseil à la direction des affaires externes et des statistiques sur l'effectif de l'Ordre des infirmières du Québec. À titre comparatif, lors de la mise à la retraite en 1997, il y en avait 3500. La situation est donc très critique.»

D'autant plus que, même si l'effectif ne cesse de croître depuis cinq ans — l'Ordre des infirmières émet près de 3000 nouveaux permis par année — ce nombre va tendre à stagner et même à baisser dans les prochaines années, en raison du déficit démographique et de la baisse de la population active.

Deux autres phénomènes récents sont à prendre en compte lorsqu'on tente de comprendre les raisons de la pénurie. C'est ce que Robert Gagnon, directeur général adjoint de la main-d'oeuvre au ministère de la Santé, appelle «les bonnes nouvelles» des congés de maternité et du retour aux études.

«Avec les politiques familiales du Québec, nous avons vu une recrudescence des congés de maternité et cela frappe aussi le réseau de la santé, qui a une main-d'oeuvre à 80 % féminine, explique-t-il. D'autre part, il y a eu beaucoup de promotion afin d'amener les infirmières au niveau universitaire, et plusieurs d'entres elles demandent des congés sans solde pour retourner aux études, ce qui est très positif. Mais il faut que le réseau soit en mesure de s'ajuster à ces nouvelles demandes qui sollicitent fortement la main-d'oeuvre.»

Réorganisation des soins de santé

Selon tous ces intervenants, il ne fait aucun doute que la solution passe par la réorganisation des soins de santé. «On essaie de voir de la façon la plus réaliste possible, soutient le Dr Lamontagne, du Collège des médecins. Comme on ne pourra pas hausser très bientôt le nombre des médecins, il faut essayer de trouver des solutions pour les délester de certaines tâches afin qu'ils puissent voir plus de patients.»

Cette réorganisation des soins, prônée autant par le ministère de la Santé que par les ordres professionnels, se présente comme une pyramide. Les médecins délèguent davantage aux infirmières et aux pharmaciens. Les infirmières délèguent aux préposés aux bénéficiaires, aux infirmières auxiliaires et aux commis. Les pharmaciens à leur tour se font aider par des assistants techniques, et ainsi de suite.

«L'objectif est de mieux utiliser les compétences de chacun, précise Johanne Lapointe, de l'Ordre des infirmières du Québec. Par exemple, des infirmières pourraient donner des ordonnances collectives ou faire du suivi systématique de clientèle, ce qui vient décharger le médecin et lui permet d'aller plus loin quand elle reçoit un patient, ce qui permet donc d'accélérer le processus et de suivre plus de patients. [...] Par contre, il y a des tâches que les infirmières font encore beaucoup, comme donner des bains, accomplir des tâches administratives, faire des lits ou passer des plateaux, qui ne devraient pas être faites par des infirmières. C'est une mauvaise utilisation de leurs compétences.»

Les défis sont nombreux pour attirer les jeunes dans la profession, retenir ceux qui y sont déjà et réorganiser les soins et le travail pour répondre à la demande en dépit de la pénurie.

Mais le Québec peut du moins se consoler en se disant qu'il n'est pas le seul à connaître une telle situation. Selon l'Ordre des médecins, 54 pays sont actuellement aux prises avec une pénurie de main-d'oeuvre dans le domaine de la santé, avec un manque à combler de quatre millions de professionnels.

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Collaboratrice du Devoir

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