La pénurie de médecins de famille ne se résorbera pas

Pour la troisième année consécutive, les universités du Québec pourraient ne pas pourvoir tous leurs postes de résidents en médecine familiale au terme du processus de sélection pour l'année 2009, dont le premier tour s'est terminé vendredi dernier. Au mieux, la pénurie d'omnipraticiens pourrait commencer à se résorber en 2010, croit le président de la Fédération médicale étudiante du Québec, Marc Beltempo.

«L'an passé, le gouvernement a décidé d'augmenter l'offre sans rien changer au marketing de la médecine de famille. On a eu des problèmes à "vendre" le programme», résume M. Beltempo. «Pour 2009, il n'y aura pas de changements majeurs, même si tout le monde met l'épaule à la roue. Ça prend un minimum de deux à trois ans pour avoir un impact sur les étudiants.» La directrice de programme de résidence au département de médecine familiale à l'Université de Montréal, Louise Authier, abonde en ce sens. «On ne pourra pas aller plus vite, il va falloir que tout le monde se mette dans la tête que ça va durer un certain temps», a-t-elle indiqué.

Pour pallier la crise, le gouvernement avait promis d'augmenter par décret le ratio de postes médecine familiale-médecine spécialisée. Il est actuellement de 45 %-55 % et passerait à 50 %-50 % l'an prochain. Mais, selon Louise Authier, cela ne fera pas en sorte qu'il y aura plus de candidats intéressés par la médecine familiale. Elle déplore que le ministère de la Santé rejette toujours la balle dans le camp des universités. «On est vus comme les gros méchants de l'histoire», dit-elle. Le problème réside dans le manque d'intérêt pour la profession, croit-elle.

Le cabinet du ministre de la Santé a réitéré au Devoir ses intentions de rencontrer ce mois-ci les doyens des quatre facultés de médecine du Québec pour élaborer un plan d'action de revalorisation de la médecine de famille auprès des Québécois. Il n'y a toutefois pas de rencontre prévue à l'agenda avec le président de la Coalition des associations de médecins diplômés à l'étranger (CAMDE), Comlan Amouzou, pour discuter du sort des médecins diplômés à l'étranger (MDE) qui, selon lui, font partie de la solution.

Un avis que ne partage pas Louise Authier qui, en collaboration avec ses deux homologues de l'Université de Sherbrooke et Laval, supervise et coordonne tout le processus de sélection des futurs médecins de famille. «Je regrette, mais ce n'est pas en admettant des médecins étrangers qu'on va régler le problème», laisse-t-elle tomber.

Des propos difficiles à entendre, mais qui n'en demeurent pas moins vrais, insiste-t-elle. Déçue des quiproquos et des accusations de manque de transparence à l'égard du processus de sélection, elle a profité d'une entrevue avec Le Devoir pour remettre les pendules à l'heure.

Selon la Dre Authier, si des postes de résidents en médecine familiale demeurent vacants après les deux tours du processus de sélection, c'est qu'il n'y aura pas eu suffisamment de candidats compétents qui auront choisi ce domaine de pratique. «Mon travail est de premièrement choisir les candidats qui sont les plus aptes à réussir cette résidence dans un temps moyen. Ensuite, je dois tenir compte de la capacité d'accueil», a expliqué la Dre Authier. «Les médecins diplômés à l'étranger nécessitent un encadrement plus grand que nos externes québécois. J'accepte donc d'avoir des postes vides soit parce que je n'ai pas les candidats du niveau qu'il faut ou soit parce que je n'ai pas les ressources pour les encadrer adéquatement», affirme-t-elle.

Louise Authier comprend le découragement des MDE qui, parce qu'ils ont réussi tous les tests requis et obtenus les équivalences du Collège des médecins, s'attendent à être choisis. «Mais on reçoit des candidats en entrevue qui n'ont pas pratiqué depuis dix ans!», rappelle-t-elle en ajoutant que le site Internet de son département indique bien que la préférence est donnée aux médecins ayant moins de quatre ans d'éloignement de la pratique. Elle s'interroge également sur la pertinence des examens du Collège des médecins. «L'examen du Collège n'est pas au niveau attendu. Il le sait, mais ne le dira pas», dit-elle en précisant qu'à partir de l'année prochaine, les examens seront effectués par le Conseil médical du Canada. «Nous souhaitons vivement que ce soit mieux.»

Fermer l'immigration?

L'an dernier, les universités avaient été blâmées parce que plusieurs médecins étrangers n'avaient même pas été convoqués aux entrevues. Le gouvernement leur a fait promettre de rectifier le tir pour le processus de sélection 2009. Ainsi, quelque 130 MDE ont été conviés. Une perte de temps et d'argent, estime la Dre Authier. «On a dû engager deux fois plus d'enseignants. Notre personnel a mis des heures et des heures à étudier des dossiers et à préparer des résumés de candidatures. Mais ça ne va rien changer», avance-t-elle. Mme Authier croit fermement que pas plus de dix MDE seront acceptés en résidence dans chacune des trois universités. Les postulants en ont d'ailleurs été avisés avant de passer l'entrevue. Pourquoi réduire ainsi leurs espoirs de réussir? «Parce qu'ils nous l'ont demandé et par souci de transparence», souligne-t-elle en ajoutant que d'année en année, le nombre d'acceptations ne dépasse jamais dix pour son institution.

Pour la Dre Authier, il est grand temps d'arrêter de raconter des histoires aux immigrants. «Il faut fermer les vannes de l'immigration et être clairs avec les candidats sur leurs possibilités réelles de faire de la médecine au Québec», soutient-elle. «Car nous n'aurons pas les ressources suffisantes pour les recevoir. On est en pénurie de médecins et donc en pénurie d'enseignants, et les cohortes d'étudiants ont plus que doublé dans les dernières années. Nous avons déjà une surcharge à tous les niveaux», a-t-elle poursuivi.

Le président de la Coalition des associations de médecins diplômés à l'étranger (CAMDE), Comlan Amouzou, en a assez de se faire «tenir le même discours depuis plus de 30 ans». «Le problème, ici, c'est que les médecins sont payés à l'acte. Leur but est de voir le plus grand nombre de patients possible et ils n'ont plus de temps pour former les nouveaux médecins», avance-t-il. «Les médecins qui arrivent de l'étranger ne coûtent rien au système parce qu'ils ont déjà leur formation. Pourquoi ne pas les mettre plus rapidement dans un programme de stage?

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