Technologie - La Toile révélée aux non-voyants

Ce n’est pas tant pour faire comme tout le monde que les handicapés visuels gagnent à utiliser l’ordinateur et le Web, mais tout simplement parce que «ça change leur vie».
Photo: Ce n’est pas tant pour faire comme tout le monde que les handicapés visuels gagnent à utiliser l’ordinateur et le Web, mais tout simplement parce que «ça change leur vie».

Dans les années 1960, Jean-Marie D'Amour fréquentait une école primaire pour aveugles où on lui a appris l'écriture et la lecture en braille. On lui conseillait de se servir le moins possible de ses yeux, pour ne pas les «user». Aujourd'hui... il utilise un iPhone!

«C'est étonnamment accessible et beaucoup plus facile à utiliser qu'un cellulaire ordinaire», dit Jean-Marie D'Amour en consultant un nouveau courriel sur son iconique bidule Mac. «Bien sûr, poursuit-il, j'ai le privilège de me trouver dans la tranche supérieure des déficiences visuelles.» En fait, Jean-Marie est né albinos. Ayant fréquenté des écoles pour aveugles, il a développé le sentiment que sa vision réduite était en fait un privilège. Alors qu'on lui interdit de «regarder avec ses yeux» dans son enfance, aujourd'hui, l'expert en accessibilité au Web à l'Institut Nazareth-et-Louis-Braille surfe sur le Web à une vitesse à en rendre plusieurs pantois.

L'accessibilité à Internet n'est rien de moins qu'une petite révolution pour les handicapés visuels. Trois centres suprarégionaux offrent des formations et de l'aide à ceux qui désirent acquérir la capacité d'utiliser l'ordinateur et le Web: l'Institut Nazareth-et-Louis-Braille et le Centre de réadaptation Mackay à Montréal, et l'Institut de réadaptation en déficience physique à Québec (IRDPQ). Environ 10 % de leur clientèle est atteinte de cécité complète, mais la plupart y voient un peu, qu'ils souffrent de glaucome, de rétinite pigmentaire, de dégénérescence maculaire ou d'autres affections de l'oeil qui touchent différemment la vision centrale ou périphérique.

«Des outils incroyables»

Selon Paul Barber, du Centre Mackay, les évolutions technologiques «sont des outils incroyables qui permettent de gagner son indépendance et de développer la capacité d'utiliser l'ordinateur comme tout le monde, de faire ses tâches bancaires, de lire ses courriels». Voyant, le spécialiste en réadaptation a eu ses premiers contacts avec des aveugles lors de ses études supérieures aux États-Unis. «Des parents viennent nous consulter en se demandant carrément s'il y a un avenir pour leur enfant atteint d'un handicap visuel, raconte-t-il. Mais bien sûr, les bébés apprennent comme des éponges, il n'y a pas de problème pour eux, puisque c'est la seule façon d'apprendre qu'ils connaissent!» C'est ainsi que, dès l'âge de trois ans, ces enfants sont capables d'utiliser un ordinateur et Internet.

Travailler, magasiner, aller à l'école, faire son budget ou payer ses comptes: l'ordinateur et le Web sont omniprésents. Ce n'est pas tant pour faire comme tout le monde que les handicapés visuels gagnent à les utiliser, mais tout simplement parce que «ça change leur vie», selon Jean-Marie D'Amour. Lors de notre entrevue, son voisin de bureau, le communicateur Martin Juneau, le prouvait amplement. Les yeux à 10 cm de l'écran plat articulé par un bras, il travaillait sans peine grâce au grossissement permis par les logiciels d'accessibilité.

Le simple grossissement ne suffit pas, «ça devient frustrant», confie son collègue. Avec un grossissement de cinq fois, seul un vingt-cinquième de l'écran est visible, et, selon le formateur, plusieurs personnes doivent travailler avec un grossissement de huit fois. Première étape essentielle à leur faire franchir: apprendre la technique de dactylo, qui leur permet de garder les yeux près de l'écran et d'utiliser le clavier simultanément.

«Menu: accueil, contactez-nous, événements...»: l'ordinateur prend vie grâce à une voix qui traduit les sites Web pour leur utilisateur grâce à un logiciel de synthèse vocale, qui complète la loupe virtuelle. Jean-Marie D'Amour interroge Google. La voix énumère immédiatement les titres des résultats. «C'est clair, c'est sobre, et, grâce au niveau de titres reconnus par le logiciel, la voix ne lit pas tout le contenu de la page, mais que les grands titres», explique-t-il.

Par contre, il déplore que «ça devienne impossible de naviguer sur certains sites». Il cite en exemple des sites d'information qui peuvent contenir 350 titres par page. «Mais si je veux seulement la météo, je demande au logiciel de trouver cette entrée, et je l'ai tout de suite!», tempère-t-il.

Si grossissement et synthèse vocale ne suffisent pas, l'afficheur braille entre en scène. Le petit clavier de 40 caractères traduit les informations écrites sur les pages en écriture braille, que l'utilisateur lit à mesure du bout des doigts. «C'est tout de même fastidieux de l'utiliser et de trouver l'information qu'on cherche avec cet outil», convient Jean-Marie D'Amour, qui arrive à s'en passer grâce à sa relative bonne vision et aux autres outils installés sur son poste informatique.

Pour 10 000 $

Il peut en coûter 10 000 $ pour équiper une personne qui requiert le lecteur braille et 5000 $ pour les autres, des coûts qui sont remboursés par la RAMQ et qui «font la différence entre l'aide sociale et le travail», soutient Jean-Marie D'Amour. «Le Web, c'est encore plus important pour un handicapé visuel. Tout à coup, on peut magasiner sans sortir, faire ses transactions bancaires, lire le journal... Ça change notre vie.»

Est-ce que les employeurs sont ouverts à l'embauche des handicapés visuels, maintenant que les outils d'accessibilité informatique ont évolué et aplanissent les différences? Paul Barber, du Centre Mackay, estime que «la discrimination existe encore». Certaines personnes peuvent sombrer dans la dépression après avoir quitté un emploi où elles avaient de la difficulté à suivre le rythme imposé par l'utilisation omniprésente de l'ordinateur. «Elles viennent nous rencontrer et, après une formation, elles retrouvent un emploi: la différence est énorme.»

MM. Barber et D'Amour constatent tous deux qu'un trop grand nombre de déficients visuels ignorent encore qu'ils peuvent bénéficier de leur aide, croyant que les services sont réservés aux aveugles complets. «Encore, il y a beaucoup de sensibilisation et de travail à faire», concluent-ils. «Des fois, c'est l'enfer, même pour les voyants, de se retrouver sur le Web», rigole M. D'Amour. Aussi, il estime que les règles qu'il tente de faire adopter par les concepteurs, avec la coopérative Accessibilité Web, concernent tout le monde. Contrastes adéquats, clarté, précision: chacun y voit plus clair.

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Collaboratrice du Devoir

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