Québec - Pour un monde... mieux adapté à tous

Un guichet automatique spécialement adapté pour les déficients visuels a été mis à l’essai en France en 2005.
Photo: Agence Reuters Un guichet automatique spécialement adapté pour les déficients visuels a été mis à l’essai en France en 2005.

Qui voit sans difficulté ne s'en rend pas compte, mais il devient de plus en plus difficile pour toute personne aveugle ou dotée d'une faible vision de vivre dans un monde dominé par les technologies numériques et les appareils à écran, où l'information circule de plus en plus via Internet.

Deux mille aveugles et amblyopes du Québec se sont regroupés pour sensibiliser les gouvernements, les entreprises, les concepteurs d'aménagement de lieux publics et d'édifices, ainsi que nous tous, en tant que citoyens, à la nécessité de créer un monde qui leur soit accessible. En fait, si les technologies modernes compliquent la vie des malvoyants, elles peuvent tout aussi bien la leur faciliter.

«Nous regroupons douze associations dont la mission est de faire la promotion des intérêts et des droits des handicapés visuels», indique Florence Pardo, directrice générale du Regroupement des aveugles et amblyopes du Québec (RAAQ). Elle s'empresse d'ajouter qu'en réalité le RAAQ défend les intérêts de 100 000 personnes plus ou moins affligées d'une mauvaise vision. «Et n'oublions pas que, avec le vieillissement de la population, le nombre des personnes atteintes de cécité va en augmentant, dit-elle, de sorte que ce que nous demandons sert à des gens qui ne sont pas reconnus comme handicapés visuels. Vous le voyez vous-même, tout devient de plus en plus petit, le contraste [sur les petits afficheurs] n'est pas toujours bon... C'est dire que les accommodements que nous demandons peuvent servir à un grand nombre de personnes.»

Contribuer à la société

Soulignant que 85 % de l'information qui circule de nos jours est transmise visuellement, Florence Pardo indique que les personnes handicapées visuelles ont par conséquent de grandes difficultés à s'intégrer au marché du travail et à y demeurer. «L'une des problématiques que nous vivons, c'est que le taux de chômage est plus élevé chez les handicapés visuels que dans la population en général. Mais c'est une situation qui tend à s'améliorer au fil des ans, bien qu'il y ait encore des obstacles à l'emploi. Il s'agit d'obstacles reliés à notre environnement, aux services offerts, aux structures en place et aux programmes existants. Cependant, avec la science de la réadaptation et les aides techniques, il est tout à fait possible pour une personne souffrant de cécité de participer pleinement à la société.»

C'est ainsi que divers appareils, notamment les téléphones cellulaires et les électroménagers, pourraient être adaptés afin que leurs menus soient accessibles vocalement. De même, des logiciels spécialisés servent à la lecture de l'écran d'ordinateur et permettent ainsi de naviguer sur Internet (à condition que les sites Web soient adaptés à cette fin). Il est aussi relativement facile de concevoir l'environnement urbain pour faciliter les déplacements des personnes aveugles, par exemple, en installant des feux sonores aux intersections, en faisant en sorte que les ascenseurs annoncent les étages, etc. «C'est important, insiste Mme Pardo, car tout cela peut rendre autonome une personne handicapée visuelle et lui permettre de jouer un rôle actif dans la société. C'est bon pour elle, c'est bon pour tout le monde!»

Cercles vicieux

Le Regroupement des aveugles et amblyopes du Québec poursuit donc une mission de sensibilisation auprès de tout le monde. «Nous cherchons à améliorer leurs conditions de vie, de participation sociale et d'accès à tous les services.»

Elle rappelle notamment que, de temps à autre, les médias présentent des technologies et des appareils nouveaux ayant été conçus pour aider les personnes aveugles. Toutefois, dans bien des cas, ces technologies et ces appareils coûtent très cher, de sorte qu'ils sont souvent hors de prix pour un individu (surtout s'il est sans travail). Le RAAQ réclame donc auprès des gouvernements une aide financière adéquate.

Des programmes de prêts et d'attributions à long terme de matériel spécialisé existent, mais ils sont souvent sous-financés ou victimes de lenteur bureaucratique. «Même obtenir une simple canne blanche peut prendre deux ans!», lance Florence Pardo. Elle relate aussi que si un handicapé visuel n'est ni aux études ni en emploi, il peut ne pas être admissible à certains types d'aide. «Des appareils et de l'aide existent, mais il n'y a pas assez de fonds alloués pour desservir tous ceux et celles qui en profiteraient.»

Nouvelles technologies obligent !

Les lenteurs administratives ne permettent pas non plus de suivre l'évolution rapide des technologies. «Par exemple, les logiciels deviennent vite désuets, de sorte que les handicapés qui ne sont pas en emploi ou aux études n'ont pas le droit, selon les programmes actuels, de bénéficier des mises à jour, précise la directrice générale du RAAQ. Ils n'arrivent donc plus à utiliser leur ordinateur pour naviguer sur Internet et pour faire leurs choses. C'est un cercle vicieux: mon logiciel n'est pas à jour parce que je ne suis pas dans la bonne catégorie!», lance-t-elle ironiquement.

Mme Pardo note toutefois qu'un nouveau programme d'aide est en préparation afin de rendre entre autres accessible les mises à jour de logiciels. «Mais on l'attend depuis 2002, dit-elle. C'est un sujet pour lequel nous faisons beaucoup de représentations, puisque ce nouveau programme est fort important pour nous.»

Il y a aussi des bibliothèques spécialisées pour personnes handicapées visuelles qui jouent un rôle important dans notre monde de l'information. «Nous cherchons beaucoup à promouvoir l'usage du braille, poursuit Florence Pardo. Nous demandons donc les ressources nécessaires pour faciliter l'apprentissage du braille, particulièrement pour les jeunes qui en ont besoin, de même que la disponibilité du plus grand nombre de textes possible. L'accès au braille et son utilisation, c'est quelque chose auquel notre regroupement tient vraiment beaucoup», insiste-t-elle.

Le RAAQ cherche aussi à sensibiliser en informant les entreprises et les concepteurs d'appareils et d'équipements, ainsi que les décideurs, sur la façon dont ils pourraient concevoir ou adapter leurs produits, à l'aide de technologies existantes, aux besoins des handicapés visuels.

«Tout ce que nous demandons pourrait vous sembler être une longue liste d'épicerie, laisse filer Mme Pardo, mais ce que vous devez comprendre, c'est que plus nous sommes autonomes, plus nous pouvons contribuer à la société. Et tout le monde y gagne!»

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Collaborateur du Devoir

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