Apprendre à vouloir vivre

Photo: Agence Reuters

Il n'existe pas encore de vaccin contre le mal de vivre, encore moins contre le suicide. Pourtant, à leur manière, grâce à une approche spécialisée qu'ils ont développée en recherche clinique, le pédopsychiatre Jean-Jacques Breton et son équipe aident les jeunes écorchés de la vie à développer des «anticorps» contre la dépression. Et donnent des raisons de vivre à ces adolescents suicidaires à qui la vie a laissé une seconde chance.

À sa sortie il y a presque exactement un an, le film avait provoqué une onde de choc semblable à celle qui suit la découverte du corps d'un suicidé. Très bien accueilli par la critique, Tout est parfait traitait pourtant d'un sujet extrêmement sensible, voire macabre: un pacte de suicide entre de jeunes adolescents.

Très photographique, comme un cliché, le film se voulait un portrait d'un jeune survivant à cette tragédie. Dès les débuts du long métrage, on apprend que, contrairement à quatre de ses amis, le jeune Josh ne s'est pas enlevé la vie. La suite du film s'emploie à dépeindre les répercussions d'un tel drame sur le protagoniste et son entourage.

Dans cette histoire d'horreur campée dans une banlieue industrielle quelconque, il y avait beaucoup de détresse et de silence et très peu de communication parents-adolescents. Sans doute les jeunes avaient-ils peu développé leurs «facteurs de protection», pourrait-on dire en reprenant les termes de l'expert en suicidologie Jean-Jacques Breton.

Ce pédopsychiatre à la clinique surspécialisée des troubles de l'humeur de l'hôpital Rivière-des-Prairies mène actuellement des travaux de recherche chez une population d'adolescents afin de mieux identifier certains de ces fameux «facteurs de protection» qui, un peu à la manière des anticorps, aideraient une personne à se protéger contre l'envie de mourir ou la dépression. Pourquoi les ados? «Parce que, en ce qui a trait aux comportements suicidaires, ce sont eux qui sont les plus à risque. La prévalence est moins élevée chez les adolescents que chez les hommes adultes, par exemple, mais le suicide est la cause de 33 % des décès d'adolescents», a rappelé le Dr Breton, qui rendait compte de ces premiers constats de recherche à l'approche de la semaine de prévention du suicide, qui se tiendra du 1er au 7 février.

À la recherche de raisons de vivre

Les jeunes qui fréquentent la clinique de l'hôpital Rivière-des-Prairies sont des écorchés de la vie. Surdose de médicaments, lacération, la plupart ont déjà tenté de s'enlever la vie et ont des idées suicidaires actives. Environ 85 % des patients souffrent de troubles dépressifs et 15 % sont bipolaires. L'équipe de chercheurs du Dr Breton a comparé les évaluations de ces jeunes en détresse à celles de 283 adolescents issus de sept écoles secondaires de Montréal.

Les trois questionnaires distribués visaient à étudier trois facteurs de protection, soit les raisons de vivre, la spiritualité et le coping productif, c'est-à-dire l'ensemble des stratégies utilisées par une personne pour faire face à une situation, comme faire de l'exercice ou se concentrer sur ce qui est positif. Résultat? «On a réalisé que les moyennes des jeunes en milieu clinique sont beaucoup plus basses que celles des jeunes en milieu scolaire. Ils ont moins de stratégies productives de coping et ont moins développé de raisons de vivre», explique le professeur au département de psychiatrie de l'Université de Montréal.

La spiritualité, qui ici n'a rien à voir avec la religiosité, est également très peu développée chez les jeunes qui sont déprimés. «L'aspect le plus lié à la dépression, c'est la faiblesse de la vie intérieure. Le jeune qui se cherche, qui n'a pas trouvé son identité propre, est plus enclin au suicide», constate le chercheur.

Pourtant, la spiritualité semble être plus développée chez les filles. «Les filles sont plus centrées sur leur vie intérieure et sur leurs émotions que les garçons, qui privilégient l'action», explique le Dr Breton. En revanche, les filles seraient plus déprimées que les garçons et développeraient moins leur habileté de coping productif. «Les filles vont davantage se culpabiliser, ruminer et se remettre en question.»

Une approche originale

L'originalité de la démarche, encore peu explorée sur le plan clinique au Québec, réside dans l'analyse du rapport de force qui s'exerce entre les facteurs de risque et les facteurs de protection. «Le désespoir, les difficultés relationnelles, la dépression... ce sont des facteurs de risque qui peuvent conduire au suicide. Dans les thérapies, on tient compte de cette vulnérabilité "biologique" tout en renforçant les mécanismes de défense des jeunes», soutient le Dr Breton. «C'est une façon de prévenir les rechutes, la dépression étant souvent perçue comme une maladie chronique.» Un peu comme le ferait un système immunitaire en bonne santé, la stimulation des défenses naturelles psychiques d'un individu lors d'un événement stressant contribuerait à chasser les idées suicidaires.

Pour le pédopsychiatre, les questionnaires ont comblé un manque de données québécoises sur le sujet. «Maintenant, on est plus sûrs de la qualité de nos instruments pour mesurer ces variables-là», avance-t-il. Pas non plus de doute sur l'espoir que procurent de tels résultats. «On a des évolutions remarquables. C'est vraiment impressionnant. C'est une approche globale qui rend compte de la santé mentale positive et qui nous encourage à travailler en milieu clinique», conclut le chercheur.

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