L'insomnie coûte 6,6 milliards au Québec

28% des insomniaques légers ou lourds utilisent l’alcool pour s’endormir.
Photo: 28% des insomniaques légers ou lourds utilisent l’alcool pour s’endormir.
Selon la plus récente étude du chercheur Charles Morin, du Centre de recherche Université Laval Robert-Giffard de Québec, les troubles du sommeil privent la province de 6,6 milliards de dollars par année en coûts directs et indirects. En comparaison, le cancer coûte 14 milliards par année... dans l'ensemble du Canada. La différence entre insomnie et cancer tient bien sûr des pertes en vies humaines puisque plus de 72 000 Canadiens succombent à ce dernier chaque année, dont 19 700 au Québec. «On connaît les coûts du cancer ou d'autres maladies, mais l'insomnie est banalisée, car elle ne tue pas. Par contre, elle affecte certainement la qualité de vie», explique Charles Morin. La plus récente édition de la revue scientifique Sleep publie les conclusions de l'étude.

En 2002, la plus récente étude de Statistiques Canada sur le sujet évaluait que 3,3 millions de Canadiens souffraient d'insomnie, soit 13 % de la population, précise Michael Tjepkema, chercheur analyste à la Division de l'information et de la recherche sur la santé. «À l'époque, le grand nombre de Canadiens concernés m'avait frappé», a confirmé celui-ci au Devoir.

Ce qui surprend le plus Charles Morin dans les conclusions de la recherche menée par l'étudiante au doctorat Meagan Daley, c'est «que ça coûte 10 fois plus cher de ne pas traiter l'insomnie que de la traiter. L'insomnie a un coût minime pour le système de santé par rapport à son coût pour la société lorsqu'on l'ignore». L'équipe de psychologues a interrogé 948 adultes sur leur sommeil, leur santé, leur utilisation des services de santé, leur consommation de médicaments, de produits naturels et d'alcool, ainsi que sur leur travail et leur productivité.

Mais qu'est-ce qui coûte si cher dans le fait de compter les moutons nuit après nuit? «La perte de productivité explique la majeure partie des coûts liés à l'insomnie», répond Charles Morin. Il conclut que 76 % des coûts de l'insomnie sont attribuables aux absences et à la perte de productivité au travail. Les coûts annuels indirects associés à l'absentéisme sont évalués à 970 millions $, et la perte de productivité à 5 milliards $. Les personnes atteintes d'insomnie manquent en moyenne de 14 à 20 heures de boulot par période de trois mois. «Mais le présentéisme ne doit pas être sous-estimé», complète le psychologue. En effet, même s'ils sont physiquement présents au travail, les Québécois insomniaques perdent en efficacité. Selon les estimations, la perte de productivité coûte en moyenne de 600 à 1676 $ par insomniaque par tranche de trois mois.

Automédication: l'alcool en tête

Trouvaille la plus étonnante de cette vaste étude, l'alcool arrive en deuxième place du palmarès des conséquence économiques de l'insomnie. Les dépenses totales en alcool représentent 60 % de tous les coûts directs, et 5 % des coûts totaux. Ce sont 28 % des insomniaques légers ou lourds qui utilisent l'alcool pour s'endormir. «On ne s'attendait pas à une aussi grande consommation, s'étonne encore Charles Morin. Beaucoup de gens l'utilisent, car c'est disponible, accessible et moins stigmatisé que la prise de somnifères en prescription.» Mais attention à ceux qui croient aux vertus du petit verre de scotch pour tomber dans les bras de Morphée: les inconvénients supplantent rapidement les vertus du petit verre. «On paie pendant la deuxième moitié de la nuit, explique le chercheur, ça empêche un sommeil profond et réparateur.» À long terme, la tolérance s'installe, «c'est un cercle vicieux», et les risques liés à l'alcoolisme augmentent, surtout chez les personnes déjà à risque. «L'alcool est un dépresseur du système nerveux central. Ce n'est pas une bonne idée à l'heure de se coucher, même en petite quantité», assure-t-il.

Dans l'étude de Statistique Canada menée par Michael Tjepkema, 15 % des grands buveurs mentionnaient souffrir d'insomnie, contre 13 % de ceux qui boivent peu souvent. Est-ce que les insomniaque ont tendance à boire ou est-ce que ce sont les alcooliques qui souffrent de troubles du sommeil? Même si sa méthode ne permettait pas de trancher, l'auteur croit que cette association pourrait provenir d'une automédication prolongée contre les nuits trop courtes. Aussi, une personne sur cinq utilisant le cannabis, mais pas d'autres drogues illégales, rapporte avoir de la difficulté à trouver le sommeil au moins une fois par semaine, contre 13 % des gens qui n'en consomment pas.

Charles Morin considère que les résultats de son équipe confirment que les programmes d'intervention contre l'insomnie devraient gagner en accessibilité. En dehors des somnifères, les approches thérapeutiques liées à la gestion du sommeil ont des répercussions positives, selon son expérience. «Par exemple, le traitement psychothérapeutique peut coûter 500 $. Ça peut sembler cher en comparaison des somnifères puisqu'un comprimé coûte 10 ¢. Mais l'intervention peut sauver 1000 $ par année à la société par personne.» C'est pour cette raison qu'il croit que les employeurs auraient intérêt à participer au traitement de leurs employés.

Les chercheurs de l'Université Laval ont entamé une étude pancanadienne sur 5000 participants pour vérifier ces résultats sur l'ensemble du territoire et pour déterminer les facteurs de risque qui favorisent l'insomnie.

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