L'entrevue - Du Ritalin sur les campus

Éric Racine, directeur de l’Unité de recherche en neuroéthique à l’Institut de recherches cliniques de Montréal
Photo: Jacques Grenier Éric Racine, directeur de l’Unité de recherche en neuroéthique à l’Institut de recherches cliniques de Montréal

Les étudiants sont de plus en plus nombreux à consommer du Ritalin pour améliorer leurs facultés intellectuelles. Cette pratique qu'ils imputent à d'énormes pressions sociales à la «performance» inquiète les professionnels de la santé ainsi que les neuroéthiciens comme Éric Racine, qui craignent une banalisation de cette solution de facilité.

Des études états-uniennes ont confirmé la présence du phénomène sur divers campus universitaires et précisé que de 3,7 % à 11 % de la population estudiantine consomme du méthylphénidate, mieux connu sous le nom de Ritalin, à des fins récréatives ainsi que pour accroître ses performances cognitives. Le magazine Nature, qui a réalisé un sondage en ligne au début de l'année dernière, révélait qu'environ 20 % des 1400 répondants de tout âge avaient avoué avoir consommé au moins une fois dans leur vie un médicament pour améliorer leurs performances, dont le plus souvent le Ritalin.

Compte tenu du fait que le phénomène semble avoir gagné notre territoire, Éric Racine, directeur de l'Unité de recherche en neuroéthique à l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), a voulu connaître le point de vue qu'adoptaient les professionnels de la santé, les étudiants et leurs parents quant à l'usage non médical de ce stimulant du système nerveux qu'est le Ritalin. Dans le cadre de groupes de discussion, le chercheur a constaté avec surprise que cette pratique semblait déjà bien acceptée au sein du grand public. «À l'exception des professionnels de la santé qui se disaient inquiets et préoccupés par cette nouvelle tendance, une bonne proportion d'étudiants et de parents considérait qu'il s'agissait d'un choix individuel et personnel fondé sur ses propres valeurs et principes éthiques, résume-t-il. Certains participants ne voyaient pas vraiment de différence entre la consommation de Ritalin et celle de café ou de boissons énergisantes pour rester éveillés et mieux performer.» Signe du temps, une étude scandinave est arrivée à une conclusion semblable où une proportion importante de la population acceptait l'usage non médical de médicaments pour améliorer les performances cognitives.

De nombreux participants aux groupes de discussion ont également souligné l'énorme pression sociale qui est imposée aux étudiants pour mieux réussir aux examens et dans la vie, et qui favorise ce genre de pratique. «Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on vit toute sorte de pressions visant la performance, fait remarquer Éric Racine. Mais ce qui est nouveau est cette sorte de raisonnement facile qui semble justifier le recours au Ritalin par le simple fait qu'il s'agit d'un moyen disponible. Ce type de raisonnement semble déjà gagner une certaine acceptabilité sociale, il est donc important de se pencher rapidement, comme société, sur ce phénomène d'autant qu'il risque de ne pas être le seul cas.»

Le chercheur se demande si cette nouvelle pratique ne remplacera pas les moyens culturels, tels que le tutorat, l'aide à l'étude et l'adoption de bonnes habitudes de vie, qui ont été développés pour améliorer les performances. «Allons-nous développer le réflexe d'utiliser cette solution plus rapide, plus facile?», lance-t-il avant de rappeler que le phénomène est préoccupant parce qu'il met en lumière la «détresse possible des étudiants» et une «certaine fatalité dans l'usage de médicaments pour améliorer leurs performances». Le chercheur a été troublé d'entendre que «les étudiants se sentent obligés de prendre des médicaments car si d'autres les utilisent, ils seront désavantagés». Il y a pourtant peu de connaissances sur l'efficacité réelle du Ritalin comme «améliorant de performance». Seules quelques études pilotes ont été effectuées dans des contextes expérimentaux et elles ont donné des résultats contradictoires. «Du point de vue scientifique et médical, il est prématuré de penser que le Ritalin améliore les performances chez les individus sains. Il y a énormément d'incertitudes, et on connaît mal les risques d'une utilisation à moyen et long terme pour améliorer les performances chez les individus en bonne santé», affirme le jeune chercheur qui a été recruté par l'IRCM en 2006 pour diriger une des premières équipes en neuroéthique au pays. «Même s'il s'avère que la consommation de Ritalin par des individus sains est sans danger, cette pratique demeure très discutable du point de vue éthique, car elle risque d'avoir un impact sur notre culture, notre façon de ressentir le monde, d'agir sur le monde, de penser le monde.»

Nouveau champ de l'éthique médicale

L'étude de ce phénomène est l'un des thèmes abordés par la neuroéthique, ce nouveau champ de l'éthique biomédicale qui a vu le jour lors d'une conférence intitulée Mapping the field ayant eu lieu à San Francisco en 2002. «Les participants de cette conférence ont pris conscience de l'ampleur des questions éthiques soulevées par l'avancée des neurosciences et du fait qu'aucune discussion collective et concertée n'avait été entamée à propos de ces avancées, d'où l'idée de créer un champ de recherche où s'effectuerait une réflexion interdisciplinaire et collective», explique Eric Racine qui a appréhendé la neuroéthique lors d'un stage postdoctoral à l'université Stanford en Californie.

Parmi les autres thèmes explorés par les neuroéthiciens figure le fait que l'on repousse toujours plus les limites de la neuropharmacologie. Aux États-Unis, par exemple, on commence à diagnostiquer les troubles bipolaires chez de très jeunes enfants d'à peine cinq ans que l'on médicamente en conséquence. Or, «pour procéder au diagnostic dans ce contexte pédiatrique, on utilise des échelles qui ont été développées pour les adultes», souligne Éric Racine qui avec son équipe prévoit d'étudier le recours aux «améliorants de performance», comme le Ritalin, dans les populations vieillissantes, car il s'agit d'un autre «contexte où des individus sains pourraient vouloir maintenir leurs performances, voire combattre l'effet du vieillissement sur la mémoire et la cognition». Un tel usage a même été considéré par la Commission Government office for science du Department for Innovation, Universities and Skills du Royaume-Uni qui, dans son rapport intitulé Foresight, envisage le recours aux agents neuropharmacologiques pour maintenir les personnes âgées performantes plus longtemps.

Aussi, les techniques de neurostimulation — consistant à implanter dans le cerveau des électrodes qui sont reliées à une batterie que l'on insère dans la poitrine — qui sont utilisées pour atténuer les symptômes moteurs de pathologies neurologiques, tels que la maladie de Parkinson, sont actuellement expérimentées pour traiter les troubles psychiatriques, comme les dépressions sévères et les troubles obsessifs-compulsifs qui sont réfractaires aux traitements pharmacologiques et aux électrochocs. «Bien que ces derniers essais semblent donner des résultats prometteurs, cette nouvelle utilisation soulève des questionnements: jusqu'où ira-t-on avec la neurostimulation? Traitera-t-on des problèmes de dépendance? La neurostimulation coûte des dizaines de milliers de dollars. Aurons-nous les moyens de payer pour toutes les possibilités de traitements?», soulève Éric Racine.

La neuroimagerie fonctionnelle (NIF) permet d'étudier certains processus pathologiques et comportements, comme la prise de décision, les émotions et la réaction au stress chez les individus sains. «Une fois que nous aurons plus de connaissances sur le fonctionnement du cerveau, comment utilisera-t-on ces connaissances-là?», s'interroge le neuroéthicien avant de relater qu'à la mi-septembre, des tribunaux indiens ont fait appel à de telles techniques d'imagerie cérébrale pour trouver les coupables d'un meurtre, comme l'a rapporté le New York Times. «Aux États-Unis, au moins deux entreprises, Cephos et No Lie MRI, ont commencé à commercialiser les techniques de NIF comme détecteurs de mensonges. Cet usage de connaissances émergentes en neurosciences est controversé», ajoute-t-il.

Les interprétations faites par certains médias sur ce que peuvent nous révéler les techniques de NIF sont parfois exagérées et peuvent favoriser des usages prématurés, voire expéditifs de cette technique, souligne le chercheur. Selon l'une d'elles dénommée «neuro-réalisme», la NIF donne un accès direct à l'activité neuronale, et constitue de ce fait la meilleure preuve possible d'un phénomène. «Or nous savons que toutes les techniques de NI mesurent de façon indirecte l'activité neuronale, en évaluant la consommation d'oxygène des neurones, le métabolisme du glucose, voire l'activité électrique ou magnétique du cerveau dans son ensemble», précise M. Racine.

Le neuro-essentialisme quant à lui, fait référence à l'idée que «le cerveau définit ce que nous sommes, qu'il est notre essence». «Nos connaissances sur le cerveau sont encore fragmentaires. Il y a encore beaucoup d'inconnues. Ce que l'on définit comme étant une personne est beaucoup plus large que ce que l'on peut aborder avec une méthode scientifique. Si de telles perceptions sont véhiculées, elles pourront contribuer à des usages hâtifs, non acceptables, des neurosciences», fait remarquer le chercheur.

«Les neuroéthiciens ont la tâche de départager les risques des bénéfices suscités par les avancées des neurosciences afin de maximiser les usages bénéfiques et minimiser les usages que l'on jugera néfastes ou inacceptables», conclut le spécialiste du domaine.

À voir en vidéo