Bolduc outrepasse la décision d'un comité-conseil

Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, serait passé outre la recommandation d'un comité-conseil, chargé d'étudier et de recommander les embauches de médecins au Québec, afin d'intégrer trois nouveaux médecins omnipraticiens à l'hôpital LaSalle, a appris Le Devoir.

Cet octroi récent de postes, auquel le Comité de gestion des effectifs médicaux (COGEM) s'était fermement opposé, a été qualifié d'événement «très malheureux» par des membres de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), qui siègent à cette instance conjointement avec des fonctionnaires du ministère de la Santé.

«C'est une décision qui vient fausser le modus operandi et introduire une voie de passage qui est toute autre. Ça vient désavouer le travail d'un comité paritaire, qui ne fait pas un travail facile. Le message envoyé est "quand ça ne marche pas sur la voie principale, ça peut fonctionner autrement"», a affirmé le Dr Serge Dulude, directeur de la planification à la FMOQ et qui siège actuellement au COGEM.

Il se désole que le non du comité soit devenu un oui pour le ministre. «Il s'est pris une décision à un autre niveau, celui du ministère de la Santé, et notre recommandation a été renversée. Ça nous rend très mal à l'aise», a-t-il confié. «Tout le monde tire la couverture de son côté et là, il y a comme une deuxième voie qui vient de s'ouvrir. Les gens vont se mettre à dire: "Moi aussi, j'en connais un député qui va m'aider." Ils vont se dire que la filière politique a l'air d'une bonne avenue», a poursuivi le Dr Dulude.

Le médecin a laissé entendre que des gens du Centre hospitalier LaSalle, qui se situe dans la circonscription de Marguerite-Bourgeoys détenue par la députée libérale Monique Jérôme-Forget, avaient dû s'adresser aux plus hautes instances pour faire valoir leur requête. «Ce n'est pas venu dans un ciel clair», a-t-il dit.

Le Dr Dulude s'inquiète également de l'impact qu'aura une telle situation dans les régions qui vivent des pénuries encore plus graves que dans la métropole. «Quand tout le monde se rend compte de sa situation difficile et fait valoir ses besoins notamment dans les régions, le COGEM tient compte de ces besoins. Il dit: "Regardez, c'est comme ça qu'on s'oriente." Mais là, il arrive une distorsion, une voie d'évitement qui fait en sorte qu'une région a eu plus de médecins. Le réflexe, c'est maintenant de se dire qu'il y a une voie de contournement. Toutes les régions vont vouloir jouer la même "game"», craint-il. Il confirme avoir déjà eu des échos de différents départements régionaux de médecine générale ailleurs au Québec, qui vont souhaiter déposer des requêtes semblables.

La Mauricie est l'une des régions les plus touchées par la pénurie de médecins. Elle aurait un manque à gagner de 18 % contre 9 % pour la moyenne des régions du Québec. Luc Grégoire, conseiller aux affaires médicales à l'Agence de santé et des services sociaux de cette région, dit vouloir continuer de respecter le processus d'embauche qu'est le PREM, même s'il confie que sa région est la «pire du Québec» en matière d'effectifs médicaux. «On est solidaires sur la question de la gestion des PREM. On ne veut pas toujours aller en dérogation même si on est en pénurie, a-t-il noté. Il va sûrement y avoir une tendance à la hausse pour les dérogations. Si ça marche ainsi, on va marcher comme ça. Ici, ça va être bien plus justifié parce qu'on vit de graves problèmes. La population n'a pas de services. [...] Mais quand j'entends que Montréal se plaint qu'elle est en pénurie... Alors nous, on est en faillite.»

Cinq dérogations

Selon nos informations, en octobre dernier, le Département régional de médecine générale (DRMG) de Montréal avait fait une demande de cinq postes supplémentaires au plan des effectifs des omnipraticiens pour l'année 2008. Trois de ces postes étaient destinés à l'hôpital LaSalle et ont été octroyés depuis. Les dérogations avaient toutes été rejetées par le Comité de gestion des effectifs médicaux, qui a fait alors connaître sa décision au ministre. «Le COGEM avait décidé que c'était non pour les cinq dérogations. Je suis solidaire de cette décision que je juge correcte», a fait savoir le Dr Dulude, qui ne siège au comité que depuis le 1er novembre mais qui se dit très au fait des décisions antérieures. «C'est beaucoup, cinq dérogations. En général, on s'attend à une ou deux demandes de dérogation dans un milieu ou un service particulier, mais trois dans un seul milieu, ça fait sourciller. Il n'est pas tombé une bombe sur l'hôpital», a-t-il lancé. Il rappelle qu'une dérogation, puisqu'elle s'effectue en dehors des Plans régionaux d'effectifs médicaux (PREM), un mode de répartition des médecins très rigoureux adopté en 2004, doit être une «décision exceptionnelle» prise dans «une situation de difficulté très particulière». Or, selon lui, la situation n'a pas semblé si «particulière» au comité-conseil.

«On était en octobre et la période des PREM débutait pour 2009. Les dérogations n'ont pas été conseillées mais on a suggéré que les demandes de postes soient faites dans le processus normal des PREM, dans la période du 15 octobre au 15 novembre qui s'ouvrait», a expliqué le Dr Dulude.

Au ministère, on nous a assuré que la décision du ministre ne visait pas à favoriser Montréal, et plus particulièrement le comté de Mme Jérôme-Forget, où se situe l'hôpital LaSalle. «On ne peut pas gérer de cette façon-là, surtout quand on parle de main-d'oeuvre médicale; ça n'a rien à voir avec de la partisanerie politique», a affirmé l'attaché de presse de la ministre, Marie-Ève Bédard. Selon elle, le Centre hospitalier LaSalle se trouvait dans une situation exceptionnelle en raison de la réorganisation des soins au sein du CSSS Dorval-Lachine-LaSalle. «C'est vraiment une décision qui a été prise par le ministre dans les circonstances de la division du CSSS. On reconnaît qu'il y a des pénuries dans plusieurs autres régions. Mais le ministre a réitéré l'importance des PREM», a-t-elle rappelé. «C'était la première fois que ça se produisait et c'était une décision propre à la situation fragile de l'hôpital LaSalle», a-t-elle ajouté.

Une situation difficile que confirme le directeur intérimaire du Centre hospitalier LaSalle. «On était en déficit de couverture à l'urgence et on avait besoin de médecins qui allaient s'occuper de la couverture médicale surtout en obstétrique», a indiqué Daniel Petit. «On n'a fait que faire valoir nos besoins en matière de médecins et au ministère, on nous les a accordés», a-t-il poursuivi. S'il confirme que trois médecins omnipraticiens ont été embauchés, il dit ne pas être au courant que ces demandes de dérogation n'avaient pas été retenues par le comité-conseil.

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