Le personnel médical est-il prêt pour la nutrigénomique?

En pleine expansion, la nutrigénomique, cette science qui rassemble les connaissances sur l'interaction entre l'alimentation et les gènes, opère déjà de grands changements en santé publique de même que dans les pratiques en nutrition. Mais le personnel médical pourrait bien ne pas être bien préparé à cette nouvelle médecine révolutionnaire.

Pourquoi un individu qui mange une quantité impressionnante de sucreries ne va pas nécessairement engraisser plus qu'un autre, qui n'en mange pas? C'est, entre autres, ce que la nutrigénomique prétend expliquer. «Notre corps métabolise la nourriture ingérée différemment des autres. Ça dépend en partie de nos gènes», a expliqué le Dr Ahmed El-Sohemy, professeur associé à la Chaire de recherche en nutrigénomique de l'Université de Toronto, lors de sa présentation hier dans le cadre du Symposium 2008 sur la santé et la nutrition, intitulé «Vivre longtemps et santé». Si la nutrigénétique aide déjà notamment au diagnostic des intolérances au lactose et à la prévention de certaines maladies chroniques, cette discipline pourrait éventuellement jouer un rôle très utile dans la prévention de l'obésité. «C'est le futur de la nutrition», croit le Dr El-Sohemy. «On va être en mesure de pouvoir identifier, selon le profil génétique d'une personne, quelle diète lui convient le mieux», a-t-il ajouté, se disant conscient toutefois que les facteurs environnementaux comptent aussi pour beaucoup. Selon lui, certains gènes pourraient même expliquer la propension d'un individu à faire de l'activité physique.

Devant la popularité croissante de la nutrigénomique, le philosophe David Castle, de l'Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l'Université d'Ottawa, a étudié de près la question. «On s'est rendu compte que les médecins ou les nutritionnistes n'ont pas les compétences requises pour s'aventurer dans ce domaine. Il y a lieu de se demander si [la nutrigénomique] doit figurer au programme des études de médecine», a-t-il affirmé.

Le Dr El-Sohemy se dit préoccupé par certains tests destinés au grand public qui ont déjà été mis en marché par des compagnies pharmaceutiques. «C'est un vaste champ de recherche, en pleine expansion, et on est en train de le découvrir, pièce par pièce. On ne sait pas encore très bien prédire l'effet d'un certain type de régime sur le génotype d'une personne», avance-t-il. Sur ce point, M. Castle, qui est également l'auteur principal du livre Science, society and supermarket: The Opportunities and Challenges of Nutrigenomics, est moins inquiet. «Nos recherches ont montré que les gens ne cherchent pas à interpréter eux-mêmes les tests. Ils veulent plutôt aller rencontrer un spécialiste qui va pouvoir les aider à y voir plus clair», a constaté l'éthicien.