Canada et Québec - « Le Québec fait office de précurseur en ce qui concerne la place du privé »

Le docteur Robert Ouellet aimerait qu’on autorise les médecins à travailler à la fois dans les systèmes public et privé.
Photo: Jacques Grenier Le docteur Robert Ouellet aimerait qu’on autorise les médecins à travailler à la fois dans les systèmes public et privé.

Le temps des études sur le système de santé canadien est terminé. Selon le docteur Robert Ouellet, récemment élu président de l'Association médicale canadienne, l'heure est venue de donner un coup de barre et de redresser le système de santé canadien.

«Il faut bouger et agir maintenant, affirme Robert Ouellet, président de l'Association médicale canadienne. C'est inacceptable que, dans un pays riche comme le nôtre, un médecin soit obligé de dire à son patient qu'il doit attendre avant de subir un examen au scanneur. On ne peut plus tolérer cela.»

Est-ce à dire que le système de santé canadien s'en va à vau-l'eau? «Nous avons un bon système de santé et une excellente médecine au Canada, mais il n'est plus vrai que notre système de santé est le meilleur au monde, comme on le prétendait autrefois. Si l'on se compare aux pays qui investissent des sommes similaires dans leur système de santé, nous arrivons aujourd'hui trentième sur trente pays. On peut certainement faire mieux. Et plusieurs pays européens ont réussi à le faire. Par exemple, en Angleterre, ils ont pratiquement éliminé les listes d'attente en cinq ans. S'ils le peuvent, pourquoi pas nous?»

Pourtant, croit Robert Ouellet, les solutions sont à portée de la main. «Il suffit de regarder ce qui s'est fait ailleurs et de s'en inspirer. Mais il faut arrêter de croire que rien ne peut changer et qu'il n'y a rien à faire. Ce n'est plus de questionnements dont nous avons besoin, mais de solutions.» D'ailleurs, sous sa gouverne, l'Association médicale canadienne fournira une proposition concrète à ce sujet dans les mois à venir.

Ouverture au privé

Cette proposition fera une plus large place au secteur privé. «Il ne s'agit pas de remettre en question le système de santé public. Nous ne voulons pas d'une médecine à l'américaine. Mais le privé a un rôle à jouer et il s'agit d'un rôle complémentaire.» Une idée qui fait son chemin ici au Québec, mais pas encore ailleurs au Canada. «Le Québec fait office de précurseur en ce qui concerne la place du privé. En Ontario, par exemple, un médecin ne peut même pas se désengager du système d'assurance-santé.»

Le docteur Ouellet aimerait qu'on autorise les médecins à travailler à la fois dans les systèmes public et privé. «Je ne vois pas pourquoi un médecin ne pourrait pas consacrer entre 5 % et 10 % de son temps à travailler hors réseau. Au fond, cela lui permettrait de rendre plus de services aux patients.» Il avance aussi que certaines chirurgies plus légères, comme les hernies, pourraient être réalisées dans des cabinets privés. «Il n'est pas toujours nécessaire d'avoir toute l'infrastructure d'un hôpital.»

Financement

des hôpitaux

Mais le recours au secteur privé n'est qu'une partie de la solution. Il faut aussi agir sur d'autres fronts, comme le financement des hôpitaux. «Il faut cesser de financer les hôpitaux de manière globale, parce que c'est un financement qui n'est pas relié à l'activité de l'hôpital. Il faut que le financement soit arrimé à l'activité de l'hôpital et que le budget suive en quelque sorte le patient.»

Il y a lieu aussi de rendre les hôpitaux plus imputables. «En Angleterre, on a voté une loi qui établit à 18 semaines le délai entre le moment où quelqu'un appelle son médecin de famille et le moment où il reçoit son traitement à l'hôpital, sinon le patient est référé au privé.» De plus, il faut établir un élément de concurrence entre les hôpitaux. «Dans certains pays, on donne même une cote aux hôpitaux.» L'adoption de mesures semblables, selon lui, rendrait plus efficace le système de santé canadien.

Il faut aussi s'attaquer sérieusement à la pénurie de médecins, le Canada arrivant au vingt-sixième rang parmi les pays de l'OCDE quant au ratio de médecins par personne. «Il faut former davantage de médecins, mais il faut aussi les garder et les retenir en bonifiant les conditions.»

Autres propositions

Parmi les autres propositions avancées par le docteur Ouellet, il y a l'informatisation du système de santé. «Pour un pays comme le nôtre, nous sommes vraiment en retard dans ce dossier. Il n'y a que l'Alberta qui a fait certains progrès, puisqu'un médecin sur trois peut maintenant consulter un dossier de patient informatisé. Mais il faudrait que ce soit la norme, et le gouvernement fédéral doit mettre en place un programme de soutien financier pour aider les provinces à informatiser leurs dossiers médicaux.»

Il souhaite aussi que l'on mette en place dans le reste du Canada un système d'assurance médicaments, comme c'est le cas présentement au Québec. «Je trouve inacceptable qu'un médecin soit dans la situation où il sait que le médicament qui convient le mieux et qu'il veut prescrire est un médicament que le patient n'a pas les moyens de se payer.»

Le Canada, pense-t-il, aurait intérêt à s'inspirer de l'expérience québécoise. «L'assurance médicaments au Québec, même si ce n'est pas parfait, fonctionne plutôt bien. Le patient fait sa part puisqu'il doit défrayer une partie du coût et une franchise. Les personnes qui ont une assurance privée demeurent sous cette couverture, les autres ont recours au public, c'est donc un système mixte, où le public et le privé se rencontrent et se complètent.»

Toutes ces mesures n'ont qu'un seul but: redonner aux Canadiens le système de santé auquel ils ont droit. «Il ne faut pas oublier que ce qui compte à la fin, c'est d'offrir aux patients davantage de services et des services de meilleure qualité.» Et, pour assurer la pérennité du système de santé canadien, il faut aussi s'interroger sur son financement à long terme. «Je ne connais pas la solution idéale, par exemple s'il faudrait une caisse de santé ou un autre mécanisme du genre, mais il serait irresponsable de ne pas se pencher dès maintenant sur cette question.»

Avis aux politiciens en cette année électorale: «Si les partis politiques pensent que les problèmes en santé au Canada, c'est fini parce qu'on a rajouté de l'argent dans le système, ils se trompent. On ne peut pas rester à ne rien faire et à attendre, il faut bouger.» Et s'ils n'y croient pas, il sera là pour le leur rappeler.

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Collaborateur du Devoir

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