Listériose - L'irradiation des aliments revient au programme

Dans la foulée de la crise de la listériose qui vient de s'abattre sur le pays, Santé Canada se prépare à dépoussiérer son projet de modification réglementaire pour allonger la liste des aliments pouvant être traités par irradiation, a appris Le Devoir. Cette mesure sanitaire controversée était sur la voie d'évitement depuis quatre ans, malgré un avis favorable donné en 2004 par les scientifiques du ministère fédéral de la Santé. Elle pourrait viser le boeuf, le poulet, les crevettes ainsi que les mangues. Pour le moment.

Selon nos informations, Santé Canada va remettre en effet dans les prochaines semaines l'irradiation des aliments au programme afin de répondre aux préoccupations des consommateurs au sujet de la salubrité et de l'innocuité des aliments. Le ministère organise d'ailleurs dans cette optique, sans tambour ni trompette, des groupes de discussion dans quelques villes canadiennes, dont Toronto et Montréal, afin de prendre le pouls de l'opinion publique sur l'irradiation. Les fonctionnaires fédéraux ont également l'intention de rappeler dans les prochains jours au ministre Tony Clement, comme ils l'avaient fait à son prédécesseur en 2004, qu'après évaluation scientifique, les freins à l'irradiation du boeuf, du poulet, des crevettes et des mangues ne seraient tout simplement pas justifiés.

«C'est une très bonne nouvelle, a indiqué au Devoir Monique Lacroix, de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS-Armand Frappier) et chercheuse au Centre d'irradiation du Canada. Cela prend malheureusement toujours des bombes pour que les gens se réveillent. Cette fois-ci, j'espère que c'est la bonne.»

Craintes des consommateurs

L'idée d'irradier viandes, crustacés et fruits est sur la table à dessin de Santé Canada depuis le début du siècle. Cette technique qui consiste à exposer des aliments aux rayons gamma du cobalt 60 pour éradiquer les bactéries pathogènes qu'ils pourraient contenir — et dont la Listeria monocytogenes fait partie —, a été au coeur de 22 mois de consultations publiques, d'un océan à l'autre, entre 2002 et 2004. L'irradiation est autorisée au pays depuis les années 60 pour le traitement des pommes de terre et des oignons et, depuis 1984, pour les farines, les épices et les aliments déshydratés. Sous la pression des industriels de l'alimentation, l'ajout des produits carnés à cette liste est envisagé depuis quelques années, sans avoir toutefois reçu l'aval ultime des ministres de la Santé des dernières années qui ont le dernier mot en matière d'irradiation des aliments.

Cette timidité s'explique en partie par les craintes exprimées par les consommateurs. Une source proche du dossier à Santé Canada indique en effet que plus de 3000 lettres ont été reçues dans les dernières années. Toutes les missives demandaient en substance au ministère de ne pas aller de l'avant avec ce projet. Avec une image de radioactivité qui lui colle à la peau, l'irradiation n'est pas facilement acceptée par les consommateurs, même si l'Institut canadien de science et technologie alimentaires, dans un rapport d'évaluation, considère que cette technique, est «d'un point de vue toxicologique, microbiologique et nutritionnel» aussi sécuritaire que d'autres, plus traditionnelles, «comme la pasteurisation et la mise en conserve».

Or, après la commotion causée dans les dernières semaines par la flambée de Listeria monocytogenes dans une usine de l'entreprise Maple Leaf à Toronto, Santé Canada ferait désormais le pari de l'étiolement des réticences chez les consommateurs, étiolement qui faciliterait la remise sur rail de son projet de modification réglementaire. Largement soutenue par l'industrie agroalimentaire, l'irradiation vise principalement à s'attaquer à la prolifération de l'E. coli 0157:H7, bactérie à l'origine de la maladie dite du hamburger dans l'alimentation. Sous l'effet des rayons gamma qui s'attaquent à l'ADN des bactéries, ce pathogène, tout comme les salmonelles et la Listeria, est entièrement éradiqué. Mieux, les viandes voient également leur durée de vie prolongée en raison de la destruction des micro-organismes responsables de leur putréfaction.

Autorisée dans près de 50 pays dans le monde, dont les États-Unis, l'irradiation des viandes et autres aliments s'accompagne toutefois d'une obligation: l'emballage du produit doit porter la mention «irradié» ainsi que le symbole «radura» (une plante dans un cercle brisé) afin d'éclairer le choix des consommateurs. Notons également qu'à ce jour aucune demande officielle de l'industrie n'a été présentée à Santé Canada pour inclure la charcuterie, à l'origine de la récente éclosion de listériose, dans la liste des aliments pouvant être soumis à l'irradiation. «Mais cela pourrait ne pas tarder, dit Mme Lacroix. Plusieurs études scientifiques démontrent que l'irradiation des charcuteries ne pose, elle aussi, aucun problème.»

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