Soins des yeux: Sainte-Justine ne fournit pas

Depuis hier et jusqu'à nouvel ordre, l'Hôpital Sainte-Justine n'accepte qu'au compte-gouttes de nouveaux patients en ophtalmologie. À l'exception des urgences, seuls les enfants et les adolescents envoyés par des ophtalmologistes seront reçus en clinique externe par ses spécialistes des maux de l'oeil. Ce centre pédiatrique fait face depuis plusieurs mois à plusieurs centaines de demandes auxquelles il est impossible de répondre, un débordement en grande partie attribuable à la priorité absolue accordée par Québec aux opérations de la cataracte.

En juillet, Sainte-Justine a acheminé une lettre à tous les omnipraticiens, optométristes, pédiatres et ophtalmologistes du Québec les informant qu'elle suspendait, dès septembre et pour une période illimitée, l'acceptation automatique de nouveaux cas. Son équipe de spécialistes y précise qu'elle traitera dans de courts délais les cas graves, comme les cataractes, les glaucomes, les suspicions de tumeurs cancéreuses à l'oeil et les décollements de la rétine. Par contre, les autres maux devront d'abord être évalués par d'autres ophtalmologistes. Jusqu'à maintenant, la majorité des demandes venaient plutôt des généralistes et des pédiatres.

Selon le Dr Patrick Hamel, chef intérimaire de son service d'ophtalmologie, ce resserrement des critères d'entrée vise à mettre un terme à une situation intenable qui perdure depuis trop longtemps. «Depuis plusieurs mois, nous recevons de 30 à 100 nouvelles demandes de consultation par jour. Nous voyons les cas urgents, mais les délais pour voir les autres nouveaux cas vont, au mieux, de six mois à deux ans. Pire encore, les délais de suivi de nos patients actuels atteignent maintenant de trois à cinq ans», explique-t-il.

L'équipe d'ophtalmologistes de Sainte-Justine compte quatre membres à temps plein. Le Dr Hamel, qui possède une superspécialité en glaucome congénital, estime qu'il en faudrait au moins trois de plus. «Même à sept, ce ne serait pas suffisant si nous ne révisons pas nos méthodes d'acceptation de nouveaux patients », répète-t-il. «Au moins 75 % des cas actuellement transférés à Sainte-Justine par des professionnels de la santé ne devraient pas s'y retrouver et pourraient très bien être traités par des ophtalmologistes généraux. Sainte-Justine devrait être le dernier recours alors qu'actuellement, nous sommes presque devenus la porte d'entrée pour un trop grand nombre d'enfants et d'adolescents », poursuit-il.

Le Dr Jean-Daniel Arbour, président de l'Association des ophtalmologistes du Québec partage cet avis. «Les spécialistes de Sainte-Justine sont formés et expérimentés pour traiter les cas pédiatriques les plus complexes qui soient. Actuellement, ils sont trop souvent utilisés comme des neurochirurgiens que l'on viendrait consulter pour un mal de tête», explique-t-il.

Cette décision aura des conséquences partout au Québec. En effet, 72 % des 16 000 à 17 000 patients qui vont en consultation ou sont hospitalisés à Sainte-Justine habitent en dehors de l'île de Montréal. Les omnipraticiens et les pédiatres de toutes les régions devront donc revoir leurs réflexes de transfert quasi automatique de transfert vers la métropole. Mais les plus gros efforts devront venir des autres ophtalmologistes.

Le Dr Hamel observe que les ophtalmologistes généraux voient très peu de cas d'enfants, «une pratique pour laquelle ils sont tous formés, du moins pour les cas les plus courants», note-t-il. Ces derniers sont donc pratiquement tous envoyés dans les centres universitaires, comme l'Hôpital de Montréal pour enfants, le Centre hospitalier de l'Université Laval et Sainte-Justine.

Depuis 2004, en effet, la majorité des ophtalmologistes québécois consacrent une très grande partie de leur temps aux opérations de la cataractes. Un an plus tôt, les ministres de la Santé du Canada avaient décidé de s'attaquer en priorité à la réduction des délais d'attente de trois types d'interventions chirurgicales, soit celles de la hanche, du genou et de la cataracte.

Priorité à la cataracte

Depuis cette décision gouvernementale, les opérations de la cataracte ont connu des hausses substantielles chaque année, passant de quelque 65 603 interventions en 2004 à 78 139 l'an dernier. Les données provisoires du premier semestre de 2008, avec plus de 20 700 opérations, permettent d'envisager que le cap des 80 000 sera franchi d'ici à la fin de cette année. Ce bond s'est traduit par des hausses annuelles importantes des budgets consacrés par la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) à ce seul acte médical. Ils ont grimpé de 23,9 à 28,5 millions de dollars de 2004 à 2007 et occupent le premier rang des actes chirurgicaux les plus coûteux pour l'État, devant les accouchements.

Résultat? À la fin du mois de mai 2008, seulement 2 % des candidats à une telle opération étaient en attente depuis plus de six mois dans l'ensemble du territoire québécois. «Les temps d'attente ont diminué, et c'est une très bonne nouvelle. Le problème, c'est que l'augmentation de ces chirurgies a entraîné un déplacement de la pratique des ophtalmologistes vers les cataractes au détriment d'autres pathologies plus graves, dont plusieurs causent la cécité», indique le Dr Jean-Daniel Arbour, président de l'Association des médecins ophtalmologistes du Québec et directeur du service d'ophtalmologie à l'Université de Montréal.

Ces maux qui peuvent rendre aveugles sont, chez les moins de 50 ans, la rénitopathie diabétique, chez les plus de 50 ans, la dégénérescence maculaire et, à tout âge, le glaucome. «La priorité ministérielle accordée aux cataractes, ainsi que les budgets supplémentaires consentis aux hôpitaux pour augmenter le nombre de ces interventions, a également eu pour conséquence d'augmenter les temps d'attente des corrections de strabisme, qui atteignent maintenant de un à deux ans dans ce cas. Enfin, le Québec a maintenant un des temps d'attente les plus longs de tous les pays industrialisés pour des greffes de la cornée», dit le Dr Arbour.

Contrairement aux opérations de la cataracte, qui nécessitent peu de personnel paramédical, ces interventions reléguées en arrière-plan exigent la présence d'autres professionnels de la santé ainsi que des plateaux techniques dotés d'équipements adéquats et souvent plus complexes et coûteux. Selon le Dr Arbour, les compressions dans les budgets et le personnel des établissements voués à ces autres traitements ajoutent aux problèmes des spécialistes qui souhaitent s'y consacrer et, évidemment, à ceux de leurs patients. «Sans mettre en péril les acquis actuels du traitement des cataractes, il faut rééquilibrer la pratique de l'ophtalmologie pour améliorer l'accès aux autres pathologies», affirme-t-il.

L'Association des ophtalmologistes du Québec a posé des jalons dans cette direction en haussant la rémunération des ophtalmologistes qui pratiquent des interventions plus complexes que la cataracte. Quant à ses membres qui se concentrent sur cette pathologie, leur rémunération ne bougera pas jusqu'à nouvel ordre.

Pour amenuiser les inconvénients que pourraient entraîner ses nouveaux critères d'accès aux soins ophtalmologiques, la direction des services professionnels de Sainte-Justine a par ailleurs mis en place un projet de téléophtalmologie en collaboration avec l'Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme. «Une infirmière de l'unité pédiatrique fera les premiers tests de dépistage des patients, et leurs résultats seront passés en revue par les spécialistes de notre département d'ophtalmologie», a expliqué la Dre Isabelle Amyot, directrice des affaires médicales et universitaires du CHU Sainte-Justine.

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